mardi 6 mars 2018

LE CAHIER DE NAROKI - vingt-troisième livraison

peinture Leon Spillaert


vingt-troisième livraison



DE BOL & DOBOLE

33 notes

(mai juin 1984)



Lui qui pendant de si longs jours avait végété muet rabougri dans l'ombre des coulisses, le voilà pour une heure ou deux debout et dressé sur le devant de la scène, sans trac et sans vergogne, et tient allègrement son rôle jusqu'au dernier acte, et lorsque tombe le rideau, il s'effondre, terrassé par sa propre ivresse.

*

Comment il est: énergumène, surprenant et incongru protagoniste il est moi, il est à moi, et pourtant, dans un certain sens il s'ajoute, troisième larron dans le jeu sans code et sans prix, sublime tiers non exclu... comparse surnuméraire et bienvenu...

*

Cette liasse tout à fait piétonne et fantassine sera aussi et peu à peu le chantier cratylique pour le Livre; les mots ne s'inventent pas, ils viennent en écrivant, c'est en forgeant qu'on devient écrivaillon, viennent au tout dernier instant, lorsqu'il n'y a plus qu'un millimètre entre la plume et le papier.

*

Les araignées, je le savais, sont sourdes; on connaît actuellement, dit Yvonne Rebeyrol, 40 000 à 50 000 espèces et on en découvre de nouvelles tous les jours.

*

Attitudes gestes postures, alors que dehors les arbustes, les arbres fruitiers sont tout blancs, que les pissenlits clignotent dans les préverts, alors que plus bleus que bleus les myosotis palpitent de toutes leurs tiges, alors que mai est là si heureux si tiède si soleilleux voilà que l'adolescente montre expose offre son corps, elle s'étire, la rondeur de ses seins s'arrondit, les pointes bourgeonnent contre le tissu comme pour le transpercer, pendant dix secondes l'univers s'immobilise, les étoiles de la lointaine nuit retiennent leur souffle aucune paume en creux ne s'est posée sur le mol arrondissement, aucune bouche friande n'a humecté les bouts dressés, le monde est là, le monde continue, mais où va le trouble quand il s'en va, le trouble de la donneuse qui ne donne pas, du preneur qui ne prend pas...?

*

Und es war ihnen wie eine Bestätigung ihrer neuen Träume und guten Absichten, als am Ziele ihrer Fahrt die Tochter als erste sich erhob und ihren jungen Körper dehnte.
Franz Kafka, Die Verwandlung

*

Attitudes gestes postures, alors que dehors dans la nuit débutante s'abat avec éclairs et foudre la première averse de ce printemps sec, alors qu'à l'intérieur dans ce salon cossu ça discutaille politique et stratégie, verres de rosé de bière d'eau, alors que la fatigue peu à peu alourdit les paupières et fait courir ses fourmis dans les mollets voilà que dans le fauteuil profond la jeune femme se recroqueville, presque foetale, ramenant ses jambes, rapprochant les genoux du thorax, restant immobile dans une posture tout à fait incongrue inconvenante inouïe, malgré l'étoffe d'un pantalon tout à fait décent, elle montre expose offre le fruit ovale fendu humide, elle ne bougera plus pendant quelques longues minutes, montrant tout à fait ce qu'on cache surtout, le sexe qui n'est rien qui est tout, puis remet les pieds sur le tapis.

*

Attention, tu devrais savoir qu'en moyenne & en général ils (eux) sont assez tristes et grisâtres, malheureux et accablés, alors, les choses du corps que tu (leur) écris, tu sais, c'est rien pour eux.

*

Reçu les dernières « Inscriptions » de Scutenaire - et lu cinquante pages d'une traite, précipitamment goulûment; mais freinons, faut mettre six mois au moins à lire ça, lecture jubileuse, l'esprit mouille et couilles palpitent.

*

Sur carton de 200 g collé quelques-unes des plus belles; lignes volumes coloris ombres rayonnements iris vrilles genoux, ô beauté des genoux, prestige mythique de l'imagerie: la mort n'a pas de prénom.

*

Rien de tel qu'un Scut pour faire bander du calame. Et dans ce filon se trouvent aussi les Montaigne, Perros, Brosse, Ponge, Stéfan, Juin. Et pour la trois millième fois je décide d'écrire quatre heures chaque jour.

*

Suffit d'être un peu attentif pour distinguer de la vulgarité vulgaire la rebelle - qui sans être belle n'est jamais laide.

*

Confondu je suis, certes, souvent, - mais rarement avec moi-même.

*

Bander du calame, c'est bien le mot, bandaison qui est une sorte de fascinante douleur/douceur, le stade virulent du désir, l'envie explicite de juter, l'encre et le sperme: même chimie.

*

Depuis vingt ans j'achète un livre par jour, simplement peut-être parce que mon flair manque de génie - mais comment autrement serais-je tombé sur la poignée d'auteurs qui vraiment comptent, c'est-à-dire ceux que dans une éééénorme brouette j'emporterais sur l'île déserte, sinon jusqu'au seuil des Sources Jaunes (où il faudra sans doute la laisser, la brouette manque de bol & dobole).

*

Normal qu'il y ait des lacunes, même si elles ne sont pas ici concrètement documentées par des blancs; quatorze jours de silence sans qu'à l'oeil nu cela soit décelable d'un astérisque à l'autre. Pour dire que je ne suis pas diariste, moi. Je hais les diaristes. Ça rime avec séminariste. Et je hais aussi les séminaristes, qui riment, eux, avec fumistes & onanistes.

*

Sono pronto, ma pronto a che...? Elle sait et ne sait pas. Elle est la parfaite disponibilité et la totale interdiction.

*

Son crin qui pousse fort depuis quelques mois et presque tout à fait ombrage la fente - mais qu'est-ce que j'en sais, je dis ça par énervement; hanches encore un peu garçonnes, cul qui n'est pas encore au plus rond de la rondeur.

*
Creo que el fragmento es la forma que mejor refleja la realidad en movimiento que vivimos y que somos. Mas que una semilla, el fragmento es une particula errante que solo se define frente a otras particulas: no es nada si no es una relación. Un libro, un texto, es un tejido de relaciones.
Octavio Paz,  Corriente alterna

*

De bonne heure travaillé à recharger le cube du compost que j'avais vidé-renversé il y a quelques jours; j'ai passé le dernier tiers au tamis, et cela m'a valu un magnifique amoncellement d'humus tout noir que je mélangerai à une bonne moitié de tourbe; y saupoudrer encore de la farine basaltique et de la poudre d'os.

*

A quinze ans j'écrivais mon journal à l'encre de Chine, de peur qu'en cas d'inondation mon écriture s'effacerait aujourd'hui j'écris avec des encres tout à fait ordinaires, pisseuses et délébiles et j'ai une autre peur: pas moins que la fin du monde.

*

Et le soir avant de m'endormir, je pense au jardin, aux fermentations, au labeur occulte des bonnes bactéries, aux macérations chimico-botaniques, qui vont de soi pendant que je me repose.

*

Vingt ou quarante sublimes notes sexuelles en attente, en souffrance d'être notées; trouver temps, mais quel temps, l'encre est là, le papier aussi.

*

Les fantasmes de la mort et des corps, comme s'il y en avait d'autres. Des milliers d'hommes l'ont mouillée de leurs spermes et elle est restée vierge.
Claudia Ohana, les plus jolis seins du Brésil. Et personne ne me dira si le jeune Ulysse couché sur elle a bandé. Le rêve de la jeune et mélancolique putain. Mais pour Ulysse elle sourit.

*

Sous le ciel de Rome, inoubliablement belle Mancini. Vingt ans plus tard, on l'aurait vue en soutien-gorge et les cuisses nues; mais là elle était empaquetée dans des robes sac et des chandails flottants. Son corps ce n'était que ses yeux et sa bouche.


*

Plusieurs fois par jour je suis allé au tas de compost plonger la main: pas tiède, mais chaud.

Me rassure et me fascine: les bactéries ne chôment pas.

*

Cette année je n'empoisonne pas les escargots, je les cueille et les déporte. Bouffez pas ma salade mais bouffez. Ils aiment la jeune laitue, mais aussi les pourritures; lorsqu'ils grignotent des aliments durs, par exemple un bout de rhubarbe desséchée, on les entend, vacarme.

*

Toute ressemblance avec des personnes réelles ou vivantes n'est jamais préméditée et intentionnelle mais toujours inévitable et nécessaire.

*

La seule émotion à la portée de l’insensible Don Juan: lorsqu'il se branle en pensant à celle qu'il n'a pas eue et qu'il n'aura jamais; le reste est mythe et mondanité.

*

De toutes les Vénus jamais peintes, la Maja desnuda est la seule qui ait le ventre plat.

*
Nuestro cuerpo es una machina erótica que produce deseo 'inutil', placer sin objectivo, energia sin función
Severo Sarduy

*

Femme. Femmes. D'un moment à l'autre, quand ça bascule, j'ai le renoncement facile, - il va de soi sans que j'y touche. C'est le vertige de la mélasse, carapace et cotte de maille. En moi ça tourne comme du lait au noir.

Je dois voir Monique: interdiction totale & absolue de lui parler des femmes, V. n'est pas un sujet, et surtout pas Ch. Qu'elle me parle de ses images et de ses voyages.

*

Restif, l'adorable fatrassier mièvre obscène fétichiste incestueux émouvant scribouilleur Restif inscrivait les dates du bonheur et du malheur sur les pierres de l'Ile de la Cité.

*

Buvant un bol de lait blanc et froid j'ai lu une trentaine de pages dans « The Garden of earthly delights » de Peter S. Beagle. There is no such place, but this is how it must be, il écrit ça en Californie.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire