jeudi 29 mars 2018

CAHIER HEMA NOIR - chapitre 57

Piet Mondrian, Arbre argenté, 1911



57.
Ils ont une frénésie du livre, mais qui n’est pas vraiment frénétique, c’est qu’il n’y a qu’un seul livre, alors que leur livre c’est des dizaines de livres, mais ils ne s’en rendent pas compte, ils ont leur stand au Salon du livre, obtenu par on ne sait quelles manigances, ils ont dû dire : Nous c’est le livre, et dans les officines on ne comprenait pas, leur stand est pathétique, il est vide, au milieu un socle et sur le socle : un livre, les badauds distraits & désorientés qui passent sont hélés jovialement et invités à venir voir le livre, le livre des livres, et à oublier tous les livres en cet endroit où il y a des millions de livres, je m’entretiens avec un des héleurs, un jeune homme impec, veston impec, chemise impec, boutons de manchette impecs, cravate impec, et sûrement aussi slip impec, Calvin Klein ou Armani, comment savoir, pour abriter une bite impec, une bite religieuse que le jeune homme gère impeccablement, alors que la plupart des hommes, on le sait, n’arrivent pas vraiment à gérer leur bite, tout le livre, dit le jeune homme, et tant de gens ne le savent pas, tout le livre est parole de Dieu, je rétorque, je le connais, ton livre, je l’ai lu ton livre, c’est des dizaines de livres, ton livre, avec des dizaines d’auteurs, le livre que je préfère dans ton livre, c’est Qohélet, un vieux scribe amer, cynique et mélancolique, qui n’a vraiment rien de divin, puis je tire de la poche de mon veston un opuscule que j’ouvre au milieu, je dis : c’est Tchouang Tseu, écoute : La vie est comme un poulain blanc qui franchit une faille — un éclair et c’est fini.



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