lundi 22 mai 2017

PROSERIES, chapitre 115

peinture Pierre Aleschinski



115.

Nous plaçons nos hommes, une douzaine environ, à différents endroits de la ville, appliquant un adage, dont le sergent prétend qu’il remonte à Clausewitz, mais qu’il a sans doute bricolé lui-même un soir de demi-déprime dans le caveau qui nous sert de logis, cambuse, dortoir, boudoir, mouroir, et probablement bientôt de dernière demeure, avec une poutre dans la boîte crânienne, adage donc, disais-je, qui stipule que chaque homme abattu nous rapproche de la victoire, plus tu en tues, mieux tu gagneras, nos hommes, aux différents endroits de la ville, sont actifs pendant les jours d’accalmie, parce que pendant les combats il y a trop de désordre, et les cadavres de part et d’autre, de toute façon, se comptent par centaines, parfois par milliers, c’est la routine, les statistiques bougent considérablement, mais pendant les jours d’accalmie, souvent ensoleillés, dans le silence absolu, rien ne bouge, et nos tireurs sont à l’affût, derrière leurs lunettes, puis tôt le matin, là-bas, une tête apparaît à une lucarne dans le toit, et aussitôt nous lui explosons la cervelle, ça coule blanchâtre & rougeâtre le long des ardoises en pente, c’est bon pour la statistique.



PROSERIES
chapitre 115
Le Murmure du monde, vol. VII
inédit






dimanche 21 mai 2017

PROSERIES, chapitre 114

peinture Pierre Aleschinski



114

Quand je lui parle, ce n’est pas pour dire ce que je pense, je ne parle que pour dire, et c’est même, comment dire, c’est même à peu près le contraire de ce que je pense, et quand je parle tout seul, ce que je fais presque tout le temps, c’est comme pour lui dire des choses que je pense, mais elle n’est jamais là pour m’écouter, et si elle était là, je ne dirais rien de ce que je pense, parce que le plus souvent quand je pense, c’est à elle que je pense, et ça me donne envie de lui dire ce que je pense, mais si elle était là, elle ne voudrait pas entendre ça, alors je ne cherche pas à la voir pour lui parler, car elle me parlerait de choses qui m’empêcheraient de dire ce que je pense, elle mettrait un vernis de mots sur l’immense silence où je suis, ses paroles subvertiraient le vide au fond duquel je suis tombé, le gouffre où résonnent en vain les mots que j’aimerais faire remonter à la surface, pour les lui faire savoir, mots qui lui parleraient de moi, alors qu’elle ne veut surtout rien savoir de moi, rien de décisif, rien de vital, c’est traumatisant, comme cela pousse de mon côté, et comme cela repousse du sien, une sorte d’escrime absurde, quand nous parlons ensemble, il n’y a aucun ensemble, les mots ne veulent plus rien dire, parler n’est qu’un exercice de phonétique abstraite, je suis tout taiseux & noireux, et vais le rester, les tourterelles sur la colline font leur hou-hou, encore & encore, lancinamment.


PROSERIES
chapitre 114
Le Murmure du mnde, vol. VII
inédit





mercredi 17 mai 2017

AUTRE LIASSE, chapitre 28 - furtivement

dessin Ekşioğlu Gürbüz Doğan





chapitre 28


1.
Dans la volumineuse collection d’images, je me souviens de ce portfolio d’une soixantaine de photos noir & blanc de danseuses dans la grande salle aux miroirs, parmi dentelles et tutus il y avait du Tchaïkovski et du Delibes dans l’air, les danseuses étaient nues, se mettaient gracieusement dans des attitudes de danse, bras levés, jambes écartées, et au gré des postures on voyait les vulves ouvertes parmi le foisonnement des poils, je me souviens que c’était bien bandant, les images ont brûlé.

2.
Si les bœufs et les lions avaient des mains et pouvaient peindre comme le font les hommes, ils donneraient aux dieux qu'ils dessineraient des corps tout pareils aux leurs, les chevaux les mettant sous la figure de chevaux, les bœufs sous la figure de bœufs.

Cette fameuse réflexion de Xénophane (né entre 570 et 560 à Colophon, cité grecque d’Ionie) a été sauvée de l’oubli et de la perte parce qu’elle a été mentionnée par un Père de l’Eglise, Clément d’Alexandrie (150-215), dans son ouvrage « Les Stromates » où il réfute les hérésies et expose la vraie connaissance (la vraie gnose) qui permet l’union mystique avec Dieu.

Des œuvres de Xénophane, toutes perdues, il ne reste que quelques centaines de fragments et allusions disséminés dans les ouvrages d’auteurs anciens comme Diogène Laërce, Aristote, Sextus Empiricus, Cicéron.

Le jour où j’exécuterai mon projet de rassembler dans un volume les cent plus pertinentes pensées jamais pensées, je commencerai par celle-là de Xénophane ― et toutes les autres devront en atteindre le niveau.


3.
Quand j’entends la cloche du proche clocher sonner quatorze heures un quart, unique tintement, je pense soudain à la cloche, toute proche aussi, dans l’autre village, qui sonnait les quarts d’heure, pendant que dans le silence de l’après-midi, nous faisions l’amour, et bien nombreux étaient les quarts d’heures que la sainte cloche sonnait, et c’étaient de douces sonneries, comme si le bon Dieu, souriant, acquiesçait à nos voluptés.


4.
En 1953, quand Françoise Sagan écrivait, à dix-sept ans, « Bonjour tristesse », l’expression faire l’amour choquait.

En 1949, quand Simone de Beauvoir écrivait « Le Deuxième Sexe », clitoris était un mot incongru.

Jean Schlumberger, relatant dans son « Eveils » (1950) des souvenirs de son enfance en 1890, écrit : Si quelqu’un avait prononcé à notre table un mot tel que ‘derrière’, nous serions devenus rouges comme des tomates, et si ç’avait été ‘fesse’, nous aurions cru que le lustre allait tomber.

Montaigne, quant à lui : Qu'a faict l'action genitale aux hommes, si naturelle, si necessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergongne et pour l'exclurre des propos serieux et reglez? Nous prononçons hardiment: tuer, desrober, trahir; et cela, nous n'oserions qu'entre les dents? (Essais, III, 5).

Dans mon livre « Le Fracas des nuages » (2013), il y a 37 fois le mot vulve, 21 fois vagin, 5 fois pénis, 15 fois bite, 10 fois queue ― et 87 fois Dieu.


5.
Faut pas abuser des pesants adverbes, mais parfois c’est inexorablement.


6.
La licorne n’existe pas. Qui affirme le contraire, se fera taper sur les doigts par les philosophes autant que par les savants, selon l’argument évident qu’on ne peut pas affirmer l’existence de quelque chose qui n’a pas été prouvé par l’expérience.

Cet argument, appliqué à Dieu, n’inquiète pas le philosophe chrétien Vladimir Soloviev (1853-1900) qui n’hésite pas à affirmer que la certitude de l’existence de Dieu repose sur l’expérience religieuse, dans la longue lignée des prêcheurs et apologistes depuis les premiers siècles du christianisme. Rien de nouveau, juste une reformulation.

Il écrit : Que nous soyons convaincus de l’existence réelle de Dieu est inséparablement lié aux phénomènes qui sont donnés dans l’expérience religieuse et que nous référons à l’action de Dieu sur nous. (« Der Gottesbegriff », in : « Werke, Band VIII, » München, 1979, p. 311 ― trad. L. Sch.)

Il faut dire qu’il fait une grossière erreur en écrivant nous dans la phrase citée, au lieu d’écrire je.

S’il écrivait, correctement & honnêtement : j’ai l’expérience de Dieu, on en prendrait acte. Mais une telle affirmation n’est ni contrôlable ni réfutable, elle n’a aucune portée philosophique ou scientifique. Elle n’a pas d’autre sens que subjectif et anecdotique. Aucun débat n’est possible.


7.
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien… ? ― Selon David Markson (« Reader’s Block », 1996), c’est Leibniz qui dit ça. Selon Charles Simic (« The Life of Images », 2015), c’est Parménide.


8.
A sa femme, morte le 7 septembre 1924, Jean Schlumberger écrira une lettre, pendant quarante ans, chaque année, le 7 septembre.


9.
En 1959, Karl Shapiro écrit sur Henry Miller dans « Two Cities » : Let’s assemble a bible from his work, and put one in every hotel room in America, after removing the Gideon Bibles and placing them in the laundry chutes.
Moralement Shapiro regardait Miller comme un saint homme : Gandhi with a penis.


10.
Toutes les six semaines il va la voir, une demi-heure ou une heure, pas pour la voir, c’est trop douloureux, pas pour lui parler, que lui dirait-il, pas pour l’écouter, que lui dirait-elle, il va la voir pour le baiser qu’il lui donne, sur la bouche, furtivement, au moment de repartir.




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII


inédit




dimanche 14 mai 2017

AUTRE LIASSE, chap. 27 - syntagme qui me fait des larmes

peinture Jean Dubuffet



chapitre 27


1.
Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager.


2.
Ils sont ensemble, depuis une heure à deviser, il est venu la voir chez elle, elle lui montre des documents sur l’écran, puis soudain fait pivoter sa chaise et dit : Tu ne m’as même pas encore demandé quelle culotte je porte, et elle soulève sa robe en écartant les jambes, et dit : Tu veux voir mes poils ?


3.
Dans l’ancien grenier, sur la dernière des 70 étagères (500 planches, 15000 livres) de la littérature française en ordre alphabétique il y avait une dizaine de Valéry, une dizaine de Wajsbrot ainsi qu’un Wittig et deux Wolfromm.


4.
Je lis peu de romans, trop peu de romans, presque pas de romans, ce sont autant de lacunes, je ne fais pas de réflexions sur l’écriture romanesque comme fait M. L. Kaschnitz dans « Orte und Menschen » (1986, posthume), quand elle commente des personnages de Beckett, Bachmann, Böll, Johnson. Je lis « La nature exposée », le dernier roman d’Erri de Luca, à raison de cinq à dix pages par nuit, depuis deux semaines. J’avais commencé, avant le Feu, de lire « Der Tod des Vergil » de Hermann Broch, à raison de quelques pages par semaine, à haute voix. Le livre a disparu.


5.
Dernier tiers d’avril. Printemps. Jeune verdure partout. Je n’ai pas vu ni senti ce printemps venir : j’étais sur d’autres continents (en Amérique centrale, en Afrique noire et au Portugal). Le printemps est là, sans qu’il soit venu. Cela me perturbe. Le rythme du dedans et celui du dehors sont déphasés. Le cheminement vers la mort est chaotisé, ça me fait des syncopes dans la métaphysique. Je dois me réadapter. Le 20 avril il fait grand soleil le matin, et 3 degrés. Depuis mon retour du Portugal, je me suis installé au grenier, grand bureau sous la fenêtre. Et tout autour les étagères avec les livres qui sont encore en grand désordre depuis le déménagement il y a deux ans, après le Feu. Je commence à ranger, mets des étiquettes sur les planches. Sur de petits chevalets je pose les livres que je suis en train de lire : « Ulysses » de Joyce, lu depuis cinquante ans, « Ultima necat », le journal intime de Philippe Murray, « Rhetorik des Schweigens. Versuch über den Schatten literarischer Rede » (1981) de Ch. L. H. Nibbrig (livre rescapé, acheté en octobre 1981, jamais lu). Au grenier il y a grand silence, grosses Schweigen. Je ne vois qu’un petit carré du ciel, rien d’autre. Les livres bruissent autour de moi. Je me concentre, choisis parmi tous les livres, ce livre-ci puis ce livre-là, les lectures s’enchevêtrent. Quelques pages dans « Die Notizen » de Hohl, Reden Schwatzen Schweigen, j’ai lu la moitié de « Das Ende der Welt », le roman de Ransmayr sur l’exil d’Ovide au bord de la Mer noire, lecture en suspens depuis quelques semaines, mais ça reprendra, le livre reste ouvert, continue à appeler, je sens encore Ovide tout vif, réminiscences & visions qui s’enchevêtrent à tant d’autres lectures, puis, en guise d’intermède, sur l’écran, un homme nu dont le sexe érigé est avec ferveur fellationné par une femme nue, au bout de dix minutes il éjacule sur et dans la bouche de la femme, selon « Le Petit Robert », la pornographie, c’est la représentation de choses obscènes, et obscène, c’est ce qui blesse délibérément la pudeur en suscitant des représentations d’ordre sexuel, le philosophe Ruwen Ogien fait remarquer que même la carte de l’Union européenne, qui n’a rien de spécifiquement sexuel, peut susciter des représentations d’ordre sexuel, et pourrait donc, selon la définition robertienne, être réputée pornographique, chaque matin, de 1894 à 1914, Valéry remplit les pages de ses cahiers, deux cent soixante cahiers en vingt ans, différents formats, différentes encres, le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir entre deux pensées, je ne sais pas si Valéry a laissé des notes sur la pornographie.


6.
Après le petit repas qu’ils ont pris dans la cuisine, il va vers elle, de l’autre côté de la table, la fait se lever de sa chaise, tombe à genoux devant elle, l’entoure de ses bras, la serrant contre lui en pressant le visage contre son ventre, il lui déboutonne le pantalon, le baisse et met la bouche sur le coton blanc de la culotte, à l’endroit du pubis, puis baisse la culotte et introduit la langue parmi les poils en séparant les nymphes, lèche longuement, lentement, savourant l’odeur et le goût, elle commence à flageoler sur ses jambes, elle dit : viens, et ils montent à la chambre.


7.
Narratologie ― Ecrire à l’indicatif du présent, cela désanecdotise.


8.
Deux petits bergers illettrés portugais, Fransisco (9 ans) et Jacinta (7 ans), en 1917, racontent que la Vierge Marie leur est apparue ; deux ans plus tard ils meurent de la grippe espagnole.

Le Vatican, cent ans plus tard, sur la base de deux miraculeux miracles, vient de les canoniser : ils sont saints maintenant.

L’Eglise catholique, pour les besoins de sa bigote cause, abuse de deux enfants. C’est la pédophilie élevée au rang du sacré.


9.
Films d’horreur et littérature d’épouvante, j’ai toujours tenu cela éloigné de moi. Pourquoi ajouter des horreurs imaginaires à celles de la réalité ?

Les auteurs de ce genre d’ouvrages, me semble-t-il, n’ont jamais été touchés vraiment par la réelle cruauté et laideur humaines.

S’ils avaient pris à cœur, et ne serait-ce que deux ou trois pages dans Primo Levi, Varlam Chalamov ou Jean Hatzfeld, ils n’auraient plus eu envie de fantasmer sur l’angoisse et sur le sang.


10.
You better deal with me ― syntagme qui me fait des larmes.




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit



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vendredi 12 mai 2017

NOUVEAUX NEUVAINS - Pour la dernière fois

peinture Ferdinand Hodler



la question du vrai-dire
avec le temps se crucialise

il ne reste plus assez de temps
pour atermoyer & tourner autour

et on se rabat résolument
sur l’injonction élémentaire :

dire ça ici & maintenant
comme ça & pas autrement

dire : pour la dernière fois



NOUVEAUX NEUVAINS
inédit



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jeudi 11 mai 2017

AUTRE LIASSE - chapitre 26 - Autant de vertiges

Notizen, photo L. Sch.



Chapitre 26


1.
Le bureau du grenier, sous la fenêtre dans le toit, est grand et lumineux, deux mètres de long, quatre-vingt centimètres de large, deux plantes, deux lampes, quatre pots (deux en terre cuite, un en métal, un en verre), avec une centaine de stylos feutre et crayons couleur, cinq chevalets (de ma fabrication), quatre où sont posés des livres, un album du Caravage ouvert à la page du sacrifice d’Isaac, un chevalet vide où sera mis le livre à lire, à plusieurs endroits des livres posés, les uns verticalement, les autres horizontalement, en piles, il y a quatre piles à une dizaine d’ouvrages chacune, trois regroupements de livres à la verticale, ‒ et tout autour, dans le grenier, une cinquantaine de hautes étagères où les livres sont placés en ordre alphabétique ou thématique, ‒ les livres disséminés sur le bureau sont en cours de lecture, une cinquantaine, lecture permanente, enchevêtrée, je lis tour à tour cinq à dix pages, rarement plus, ce sont autant de vertiges, ‒ et de temps en temps j’écris.


2.
Donald Hall a 43 ans quand, en 1971, il publie chez Harper & Row son « The Yellow Room, Love Poems » ; quarante-cinq ans plus tard, je commande son livre chez un bouquiniste américain, livre d’occasion, bon marché, qui provient de la bibliothèque du « Antietam Bible College » à Hagertown dans le Maryland, un tampon sur la page titre en fait foi ; sur la même page, une déclaration, tamponnée elle aussi : All the views expressed herein are not necessarily those of BCC.

Recherche faite, le Collège se présente comme suit : Antietam Bible College is to Biblically and academically train and equip born-again believers with skills to rightly divide the Word of God, to effectively communicate the Gospel of Jesus and to make Christ-honoring life application.

Dans une enveloppe collée sur la page de garde arrière se trouve une fiche de prêt : date loaned / borrower’s name ― il n’y a pas de date, pas de nom. Le livre n’a pas été lu ; aucun born-again believer n’a lu ces poèmes d’amour. Je suis le premier lecteur.


3.
Le manomètre vital est un appareil que j’ai conçu sur le modèle du manomètre de Bourdon : un cadran échelonné de 0 à 100, avec une aiguille pivotant à partir du centre.

Ce dispositif sert à mesurer la pression vitale, tonicité physiologique autant que tension psychique, étant entendu que le corps et l’âme sont étroitement unis, groddeckiennement, au contraire de l’archaïque & trompeuse théorie cartésienne.

La valeur quantitative pointée par l’aiguille fait implicitement la synthèse entre le physique et le psychique : il y a, en fait, deux manomètres préalables, en amont, en retrait, mais purement virtuels, (immatériels en quelque sorte, sinon imaginaires) qui mesurent séparément l’âme et le corps, mais on comprendra que ces valeurs hypostasiées n’auraient, si on les connaissait (mais on ne les connaît pas), qu’une pertinence abstraite et purement indicative sans autre intérêt que de produire la synthèse.

L’élément central, crucial, névralgique du dispositif, c’est l’appareil de synthèse hautement sophistiqué, malgré sa taille relativement modeste, c’est là que convergent les informations des manomètres virtuels : millions de micro-données à la seconde, analysées et synthétisées, pour alimenter la mesure et définir la position de l’aiguille.

Pour chaque position actuelle de l’aiguille, on peut activer le bouton rouge d’analyse qui fait apparaître sur l’écran une caractérisation détaillée de l’ensemble des données quantitatives transmuées en analyses & descriptions qualitatives (toute la physiologie, toute la chimie ainsi que toutes les strates & ramifications des états d’âme).

Mon appareil est encore à l’état de prototype, mais il fonctionne, pour le moment rudimentairement ; les valeurs sont prélevées six fois par jour : au réveil, à midi, à 16 h, à 20 h, à 0 h, avant le sommeil.

Plus tard seront élaborées des technologies pour prendre aussi des mesures pendant le sommeil ; pour cela il faudra éventuellement installer un troisième manomètre virtuel.


4.
Orchidée sur la table de travail ― ça met encore du sexe dans ma vie.


5.
Quai de Seine, l’eau du canal étincelait, il y avait soleil, une mouette, nageant sur l’eau, tournait autour de sa copine, qui à côté d’elle flottait, ventre en l’air, noyée, elle la touchait encore et encore du bec, pour la faire ressusciter, mais dans le règne des mouettes, on ne ressuscite pas, la mort c’est la mort, la mouette morte flottera encore un certain temps, il reste de l’air à l’intérieur, puis les molécules se désagrègent, se désorganisent, le cadavre s’appesantira, et la mouette morte, au lieu de s’envoler, finira par sombrer, jusqu’à la vase du fond, où toutes sortes de gluantes vermines vont l’ingurgiter et la digérer, il y aura aussi des poissons charognards qui se feront un plaisir d’empêcher la résurrection de la mouette.

6.
Rassemblement d’une centaine de jeunes gens sur la petite esplanade devant le marché Stalingrad, quelques-uns se mettent en cercle, chantent et dansent, ils sont jeunes, ils sont noirs, à l’exception d’une jeune femme qui a un saxo pendu à son cou, je reste là, au bord du cercle, à les regarder, le climat est un peu gris, et moi aussi, ça ne change rien à leur bonne humeur, une jeune femme m’aborde, black & souriante & très belle, ils font ça, dit-elle, pour le Seigneur, dans la main elle a un paquet d’enveloppes, elle m’en donne une, c’est une lettre pour vous, personnellement, dit-elle, plus tard, à la terrasse du quai de Seine, j’ouvre l’enveloppe, sur laquelle il y a le mot personnel tamponné en rouge, je déplie le feuillet, c’est signé Dieu, page remplie de vingt et une citations bibliques, Ancien et Nouveau Testament : Genèse, Deutéronome, Jérémie, Ecclésiaste, Mathieu, Jean, ainsi que huit fois S. Paul ― et tout cela confirme noir sur blanc l’opinion que j’ai de cette exécrable religion : ce ne sont que menaçantes injonctions d’adhérer à ce Dieu qui a sacrifié son fils pour sauver l’humanité, et me sauver moi aussi, personnellement, mais si je n’écoute pas, je serai condamné pour l’éternité, les jeunes gens qui m’ont soumis ce maléfique papier, sont heureux et joyeux, je ne comprends pas pourquoi, le gourou qui les inspire s’appelle Pasteur N. Pedro, chef de la secte Charisma Eglise Chrétienne, agenouille-toi, sinon tu brûleras éternellement, je replie le feuillet et le remets dans l’enveloppe, et je regarde le soleil étinceler sur le canal.


7.
En 1952, le vol Londres/New York, dans un Lockheed Constellation, durait dix-sept heures.


8.
A l’improviste les premières mesures du concerto pour violon de Mendelssohn, je pleure.


9.
A considérer l’activité manuelle : la plus spécifique spécialisation de mes doigts c’était les lentes errances dans le paysage vulvaire, et jusqu’à la finale descente au fond de la grotte magique ― et la poignante bande originale du son.


10.
Intuition, soudain ce matin, au milieu de l’escalier, que la centrale énergétique à l’intérieur de mon système pourrait flancher ou même tarir, qu’elle ne fournisse plus la force d’être sinon la joie de vivre, et qu’une fatigue dévastatrice s’abatte, me paralyse et m’empêche d’avancer. Et je m’arrêterais : peux plus, veux plus.

Au plus profond il y a déjà la mort à l’œuvre, encore encapsulée, mais en pleine activité, guettant l’instant propice ― son instant pour tout faire sauter.

La mort ne vient pas du dehors ― elle est là, en permanence, dedans.



AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit


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mercredi 10 mai 2017

NOUVEAUX NEUVAINS

De Staël, The Sun, 1952



eux ne pensent pas ce que pense
ne savent rien de ce qui m’importe

cette exclusion est un tel soulagement
ils me sont tout à fait étrangers

je les vois avec sereine sympathie
ils ont leur vie dont je ne sais rien

à aucun moment ils n’ont à s’inquiéter
de moi ― et ça me fait grand bien

quand j’arrêterai ils continueront


*


dans une lettre à Pascal Q. j’écris
combien j’ai besoin d’écrire cette lettre

semaine après semaine, mois après mois
je continue à te lire, ébranlé, éperdu

toi présent sans cesse au plus vif de ma vie
envie de t’écrire ça dans une lettre

je lis ton nouveau livre, encore un livre
voulais juste te parler de ça dans ma lettre

plusieurs feuillets que je ne t’envoie pas


NOUVEAUX NEUVAINS
inédit



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