dimanche 19 février 2017

en plein traçage - PROSERIES, chap. 112

peinture Pierre Aleschinski



112.

Parfois, en plein traçage d’un mot, au milieu du mot, avant de passer d’une lettre à l’autre, j’hésite, m’interromps, pendant une infime fraction d’instant, moins sans doute qu’un dixième de seconde, dans l’homogène flux du geste de tracer, je marque un arrêt, un imperceptible indécelable arrêt, de l’extérieur un observateur ne s’en rendrait pas compte, sauf peut-être le Créateur qui sait & voit tout, et encore, pas sûr, tellement c’est infime, je ne sais pas à quel point et jusqu’où lui il est capable de scinder le temps, jusqu’aux plus infimes atomes du temps, jusqu’au cœur le plus nano du nano, j’aimerais comprendre ce phénomène d’achoppement, en dehors de l’hypothèse tout à fait plausible qu’il puisse y avoir une raison extérieure, adventice, mécanique, ma plume qui glisse sur le lisse de la page se heurterait à une improbable imprévisible imperceptible aspérité de la surface du papier, ou, au contraire, l’achoppement serait déclenché au-dedans de mon psychisme, brisure de l’élan, hésitation orthographique, scrupule d’être pris en flagrant délit de malhabileté, escamoter une lettre ou même seulement un jambage, après, sur la page écrite, aucun graphologue, quel que puisse être son génie, ne détecterait la faille, cela se passe pendant que j’écris une page où il est question de mon père, ma plume trace & trace, mot après mot, je ne réfléchis même pas, les mots viennent tout seuls, puis soudain cet achoppement.





PROSERIES
chapitre 112
Le Murmure du monde, vol. VIII
inédit





parlando - PROSERIES, chapitre 111

photo L. Sch.



111.

Lambiné, ça y est, il a encore lambiné, comme il a toujours fait, lambiné musardé flemmardé, dans ce rythme sans rythme de l’hiver, journée d’abord brumeuse puis mielleusement dorée d’or pâlot, un saxo tente de badigeonner les sournoises réminiscences, free jazz qui éructe rauquement ses rudes objections, j’ai encore lambiné, je l’avoue mais ça me convient, ça m’autorise des bribes de soliloque en noir & blanc, en février tout est toujours noir & blanc, même sous un ciel bleu où apparaissent soudain les oies sauvages, elles crient si fort si fort, je ne sais pas grand-chose, alors j’écoute, ponctuant ma lambinure de ces quelques mots trouvés dans un jaune livre Chambaz, à ma lettre d’il y a quelques semaines il ne répond pas, pourquoi répondrait-il, comme Petr Král qui m’écrit : est-ce que nous nous connaissons ?, il m’écrit ça de Prague, juste quelques phrases qui font irruption dans ma lambinure, puis peu après, cet autre message : qu’on m’enverra une fanfare festive, ça veut dire quoi fanfare festive, funèbre faudrait dire, mon cul, avec ces trompettes, trombones et tubas qui ne chient que des bémols, et quand passent les oies sauvages, j’écris que passent les oies sauvages, sans poétiser autrement, j’aime ça quand il y a du parlando, je suis sensible au parlando, ça me parle, ni rime ni rythme, juste parler, avec des bémols juste parlés, on a les bémols qu’on peut.


PROSERIES
chapitre 111
inédit




jeudi 16 février 2017

Autre liasse, chapitre 23





chapitre 23


1.
Le Kapellmeister du Prince, ce matin de mai 1719, sort déambuler dans le vaste parc du château de Köthen; il vient d’inscrire sur la portée le prélude de la première Suite pour violoncelle; puis au croisement d’une allée, il tombe sur le jardinier, et ils s’entretiennent quelques instants, la question des espaliers de poires: végétation et architecture, foisonnement et mathématiques, c’est comme mes arpèges, dit Jean-Sébastien, et le jardinier, de bonne humeur, sourit; il n’a jamais entendu une note du Kapellmeister qui aime tellement ses vertes poires.

2.
Parlant avec H**, cherchant mes mots, je finis par dire que j’ai été, par cette femme, miraculé & démoli, avec pareille violence miraculé & démoli, et cela continue à se tenir la balance, violemment, et je remercie la vie, chaque jour, de m’avoir ainsi violenté.

3.
Réminiscence d’un mot d’Yves Navarre, lu il y a plus de quarante ans : cette louche lunule qui reste sur l’ongle de l’index.

4.
Ma fille Anna m’a offert ce livre de sa bibliothèque : « En ce moment précis » de Dino Buzzati, carnets, fragments de réflexions, miniatures de récits, souvenirs, biographèmes, rêves et rencontres, angoisse, passion & autodérision— il remplacera celui que j’avais dans ma bibliothèque italienne, acheté en 1966 à Paris, détruit par le feu en avril 2015, cinquante ans après, c’était mon tout premier Buzzati, et au fil des années, j’ai acheté les autres, beaucoup d’autres, et je suis retourné encore & encore à Buzzati, encore & encore à « En ce moment précis », puis je l’ai repris en italien : « In quel preciso momento », d’où j’ai extrait, recopié, imprimé, affiché, encadré, suspendu au mur le texte « scrivi ti prego », que j’ai devant les yeux nuit & jour, « écris, je t’en prie, deux lignes seulement … en serrant les dents … écris, écris … »

5.
Partager cela avec Ovidius Naso, comment dans l’exil, m’identifiant à lui, je me souviens lancinamment de ces moments où, dans l’affolement de la conjonction, l’amante disait : Tu peux venir dans ma bouche, tu peux venir dans mon cul.

Il est au morne bord d’une Noire Mer et les romaines amours sont si loin.

6.
Concernant le geste de Baubo [dénudement & exhibition de la vulve], Brantôme dans « Les Dames galantes » évoque ces femmes égyptiennes d’Alexandrie, qui à l’accueil de leur grand dieu Apis allaient en très grande cérémonie, levant leurs robbes, cottes et chemises, et les retroussent le plus haut qu’elles pouvoyent, les jambes fort eslargies et escarquillées, leur montroyent leur cas [mot codé pour sexe] tout à fait.

Brantôme commente : Je pense que telle vue en était bien plaisante.

Pour la source de cet épisode, Brantôme, érudit dilettante, cite comme presque toujours de mémoire — et se trompe de source : il mentionne que cela se trouve au VIe livre des « Jours Jovials » d’Allessandro Alessandri (1461-1523), où des érudits moins dilettantes n’ont rien trouvé de tel ; il faut aller voir chez Diodore de Sicile ( né en 90 av. JC), IVe livre, chapitre LXXXV et chez Hérodote (484-420 av. JC), IIe livre, chapitre LX.

7.
Eigeneinschätzung der psychosomatischen Befindlichkeit, mit konkomitanter Dramatisierung des Saftes, der nur noch phantomatisch vorhanden ist, nicht mehr explizit sicht- & fühlbar heraustritt, hervorquillt, emporspritzt; nur noch intern während der euphorischen Erregungsverteifung implodiert im Augenblick der iterativ-spasmodischen immer noch intensiven Lustkatastrophe. ― in: Herbert Romainville, „Untersuchungen zur degenerativen Gerontophysiologie“, Hippocratica, Jahrgang XXXIV, Heft 68, S. 103

8.
Il n’y a pas que ça chez Montaigne, la conversation (conférence), à l’étage supérieur avec les écrivains, les Plutarque Sénèque Épicure, mais aussi l’entretien, au hasard d’une rencontre, avec des gens d’ici-maintenant : Je louerais un’ame à divers estages […] qui puisse deviser avec son voisin de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle [= ses affaires de justice], entretenir avec plaisir un charpentier et un jardinier. — « Essais, III, 3 »

9.
Dans un bref dialogue de Lucien de Samosate (~120-~180) intitulé « Conversation avec Hésiode », ce dernier, concernant l’inspiration poétique, déclare : rien de mes rhapsodies ne m’appartient en propre et (…) tout vient des Muses,  puis, concernant la composition des textes, il dit qu’il faut savoir que nous insérons dans nos vers une foule de mots qui ne sont là que pour la mesure et l’euphonie.
La transe — puis l’artisanat.

10.
Lorsque Montaigne, dans « Essais, I, 13 » parle de son livre comme d’une rhapsodie, il pense sans doute à l’étymologie première du verbe grec rhaptein, qui désigne le travail de couture et de rapiéçage.




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII

inédit




lundi 13 février 2017

image soudain venue

peinture Willem de Kooning



♣   Il ramène une chimère grosse comme ça un brochet gros comme ça une baleine grosse comme ça, mais à peine qu’il dépose sa proie sur le bord de l’eau que la chimère s’évapore la baleine éclate le brochet implose, attention, faut pas que je fasse des discours, je suis en congé en suspens en quarantaine, les fantassins du petit matin font les cent pas à la lisière de la forêt vierge, ou de ce qui en reste, parce que la forêt vierge est décimée rasée saharisée, et les pistoleiros ont la gâchette facile et la braguette ouverte, leurs kalachnikovs sont rouillées du dehors mais pas du dedans, – dedans ça glisse, comme une bite dans un con bien huilé, cette image m’est soudain venue, pour me divertir m’égayer me libidiniser, c’est une image qui me plaît, une bite qui va & vient, d’abord je me suis cogné le front sur la porte basculante qui était en train de rebasculer vers le bas quand je m’avançai pour entrer, je me suis pris le bas de la porte en plein front, dix minutes plus tard, dans l’appentis, j’ai marché sur le râteau dont le manche, dans un mouvement de rapide bascule m’a tapé en plein front, au même endroit, c’était un gag, mais sanglant, ça me dégoulinait dans les yeux, et quand arrive le soir et qu’il s’agit d’aller se coucher, je me demande en quoi a consisté cette journée, peu de chose, le brochet du matin et le front écorché le soir, et un sandwich à midi, et le début de la chute de Bagdad, et la résolution avortée, tout à fait avortée, de fumer un peu moins.

♣   C’est plus qu’un fouettage, c’est pire qu’une cravacherie, tous les magnolias sont morts, en une nuit, c’est un massacre, les pétales, parce qu’ils sont un peu charnus, le gel mord dedans, les mâche, et les voilà qui pendent, bruns & avachis, alors que les forsythias alentour semblent avoir tenu le coup, mais peut-être qu’il faudrait aller voir de plus près, le jaune si vif manque soudain un peu d’éclat, alors on voudrait fermer les yeux, se chanter des berceuses, se faire un joli cinoche, elle présenterait sa vulve, s’offrirait à la vue, dans une posture un peu spéciale, qui n’est ni celle, assise, les jambes ouvertes, devant un amant qui bande, ni celle, à quatre pattes, croupe cambrée, devant une assistance qui bave, mais celle, intime, presque narcissique : couchée sur le dos, elle soulève les jambes, ramène les genoux vers le buste, ce qui fait saillir tout en les comprimant les grandes lèvres, entre lesquelles viennent luire, rose vif, les nymphes, ce qui distend le délicatement lisse périnée et fait sans vergogne éclore l’œillet, j’aime la voir comme ça, c’est une sorte d’exhibition mais avec un air de pudeur, et là-bas au vingt et unième jour de la guerre, le cauchemar touche à sa fin, Bagdad tombe, et tombe la statue du dictateur, il perd la tête, on crache dessus, on la traîne sur le bitume, on danse autour, c’est un autre jour, c’est une autre époque, une dictature de plus de trente ans tombe dans la poussière, je ne sais pas si là-bas il y a des magnolias, les gens ont soif, soif jusqu’à n’en plus pouvoir.



LA TRAME DES JOURS
Le Murmure du monde, vol. 2
éditions des Vanneaux, 2010





samedi 11 février 2017

douceur sucrée salée - PROSERIES, chap. 110

peinture Pierre Aleschinski



110.

A la voir, tout en haut, ma hyper intellectuelle chérie, tout en haut de ce podium, faire son exposé, à la voir, à l’entendre, je soupire, à part moi, pour ne pas déranger l’assistance, il y a tant de monde, plein de gens que je ne connais pas, et qui ne prennent pas note de moi, ne me connaissant pas non plus, ils sont venus si nombreux au pied de ce podium, et ça m’énerve, tous ces gens au pied de ce podium, accourus pour assister acquiescer applaudir à ce qu’expose ma hyper intellectuelle chérie, personne évidemment ne peut s’en douter qu’elle est ma chérie, et je pense même qu’elle-même ne s’en doute pas, comment serait-elle sensible à mes soupirs, pendant qu’en haut du podium elle s’expose dans ses exposés, je n’ai pas le cœur à écouter, j’entends mais n’écoute pas, me laisse juste captiver par sa voix, le timbre de cette voix qui m’émeut jusqu’au fond de l’âme, et suscite mes soupirs, et je suis inexistant invisible parmi la foule si attentive, et quand autour de moi, à certains moments de l’exposé, on applaudit, je n’applaudis pas, pour ne pas attirer l’attention, et elle, là-haut, ne s’en rendrait pas compte que j’applaudis si j’applaudissais, je ne suis pas venu pour applaudir, mais pour soupirer, et mon pauvre cœur soupire inaudiblement, arrête, ma chérie, redescends de là et viens m’offrir la douce douceur sucrée salée de ton adorable foufoune.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 110
inédit



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innocemment - PROSERIES, chap. 109

Prise de Constantinople (1204), par Palma le Jeune, 1548-1628

109.

Au petit matin du 3 janvier 1199, à Rome, Lotario dei Conti di Segni se réveille en sursaut et se rend compte qu’il vient d’éjaculer abondamment, son membre poisseux encore gonflé, à vif, palpitant, le drap tout mouillé, Lotario depuis presqu’un an s’appelle Innocent III, en train d’avoir de gros conflits avec les rois et les empereurs, et bientôt ses croisés vont saccager Constantinople, il se retourne sur sa large couche, cherche un endroit sec sur le drap, agrippe des deux mains son membre détumescent, putain, je viens de jouir, comme c’est pas permis, c’était parti tout seul, au petit matin du 3 janvier 1199, il fait encore sombre, tout le monde dort encore, putain, je viens de jouir, personne n’entend le pape murmurer, et c’est pas peccato, puisque je dormais, innocemment, c’est parti tout seul, en je ne sais combien de giclées, mes croisés font ça avec les femmes, dans des femmes, je ne commettrai sans doute jamais ce péché-là, la papale bite ne connaîtra pas la femme, pour justifier le sac de Constantinople les croisés diront que les Grecs sont pires que les juifs, ils percent des trous dans les murs et pénètrent dans la ville, jouissivement, et saccagent tout, Innocent se vautre sur l’humide couche, je viens de jouir comme je n’ai jamais joui, la papale bite vient de répandre sa semence, innocemment, et c’est à ça que je pense ce matin, alors que tout monde dort encore, si je suis Innocent, c’est que je ne suis pas coupable de jouir.


PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 109
inédit





rouge allégorie - PROSERIES, chap. 108

peinture Pierre Aleschinski



108.


Deuxième fois en l’espace de quelques jours que je perds ou égare une plume, la plume rouge, j’avais deux plumes rouges, identiques, bon marché, plumes de collégien, mais excellentes, certains passages sont écrits en rouge, les deux plumes étaient de couleur rouge, rouge vif, pour signaler l’encre rouge à l’intérieur, cartouches Burgundy Red de Montblanc, j’avais acheté cette deuxième plume rouge pour le cas où j’égarerais perdrais la première, car ne plus pouvoir écrire en rouge est hyper frustrant, les passages à écrire en rouge sont des passages au deuxième degré, commentaires ou analyses de passages écrits à l’encre normale habituelle, la sépia, Toffee Brown de Montblanc,  plus de quatre-vingt-cinq pour-cents de ce que j’écris s’écrit en sépia, mais de temps en temps les commentaires importent, passages meta, ce matin, écrivant une page sur le rêve de la nuit, il fallait ajouter des gloses, qui ne se peuvent écrire qu’en rouge, et je ne trouvais pas la plume, égarée perdue, alors que quelques jours auparavant j’avais déjà égaré perdu l’autre plume, rouge aussi, j’avais acheté cette seconde plume pour le cas où je perdrais égarerais la première, je ne peux plus, maintenant, écrire en rouge, puisque j’ai perdu égaré les deux plumes rouges, c’est une très mauvaise farce de la vie, la vie me nargue narquoisement chafouine, j’ai envie d’écrire une rouge allégorie de la mort.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 108
inédit



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dimanche 5 février 2017

syntaxe syncopée - PROSERIES, chap. 107

peinture Pierre Aleschinski


107.

Pouvoir allusif du rêve, terrible, on est en train de savoir et on a peur de savoir, et pendant qu’on sait on n’est pas sûr de savoir, évanescence révélatrice, révélation évanescente, le rêve indique mais ne dit pas, fait dire au voile ce qui est voilé, puis on émerge vers la veille, encore tout proche du redoutable flou de la nuit, écran instable dans la noirceur, et on essaye de se replonger, de retrouver les images, les visages, essaye de retracer la trame du récit, et on aligne des mots, mots dans une syntaxe syncopée, et on se méfie de voir les phrases devenir des phrases, le rêve n’a pas de phrases, pas de fil, pas de trame, les images ne sont pas des images, les noms ne sont pas des noms, le langage de la veille ne peut être que travestissement, trahison, et au moment où je donne un nom à celle qui m’est apparue dans le rêve, je me demande si ce n’est pas sacrilège de nommer, puis une autre apparition à laquelle je donne un nom, le mot apparition ne dit rien de ce qu’il y a à dire, ce qui apparemment apparaît n’est qu’une vague silhouette floue qui s’efface au moment où elle paraît se montrer, je rêve des deux femmes de ma vie, et je les nomme en tremblant, l’une morte, l’autre vivante, la morte est vivante, la vivante morte, je ne devrais pas les nommer, nous sommes dissous, elles autant que moi, dans les opaques fluidités de l’irréel, est-ce dans la vie, est-ce après la mort, le rêve le sait mais n’en dit rien.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 107
inédit



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jeudi 2 février 2017

homme, encore - PROSERIES, chap. 106

peinture Antonio Saura



chapitre 106

Travail du songe sur les Tagesreste, comment la réalité de la veille contamine les arcanes du songe, cette comédienne que je rencontre le soir avant le spectacle, elle est venue en spectatrice, heureuse de me voir et moi aussi heureux de la voir, on s’embrasse, on s’étreint, puis dans la salle, une fois qu’elle a ôté son épais manteau, j’ai l’occasion de voir & de regarder, troublé, le rond relief de ses beaux seins, puis dans la pièce de Hannoch Levin, sur scène, les affres du vieillard pas si vieux que ça, de ne pas être capable de pénétrer la putain qui lui offre sa croupe, puis dans le songe, une jeune femme tout près de moi, j’ai mon bras autour de sa taille, elle sourit, permet qu’il y ait mon bras autour de sa taille, émouvante privauté, elle n’avait jamais été aussi près de moi, entre sa soyeuse chemisette et sa soyeuse culotte, une zone de peau, à la taille où est ma main, puis mes doigts passent sous l’élastique de la culotte, et s’apprêtent à descendre, et j’ai la sensation de bander, mais cela pourrait être un simulacre & une illusion, et je me mets en devoir de contrôler, cherchant à regarder là et tâter avec la main, et c’est confirmé : belle & forte érection, en pleine nuit & sous les feux de la rampe le vieillard pas si vieux que ça peut jubiler, prêt à pénétrer, prêt à faire jouir, prêt à éjaculer, on ne se moquera pas de lui : il est homme, encore.


PROSERIES
chap. 106
inédit


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mardi 31 janvier 2017

femme dans la vie - PROSERIES, chap. 105

peinture Pierre Aleschinski




105.

S’il y a une femme, une autre femme dans sa vie, il dit que non, biographème si lourd, depuis cette femme-là pas d’autre femme, est-ce des questions qu’on pose, est-ce des réponses qu’on donne, femme dans la vie, ‘Sprachgebrauch’, Wittgenstein poserait sa cruciale question méthodologique : que dites-vous quand vous dites femme dans la vie, le chaud d’un corps pendant la nuit, peau senteur moiteur, ou au contraire le souci de ne pas se toucher, partager le lit mais pas la peau, histoire de couple, souvent les histoires de couples sont désolantes, nous n’étions pas couple, nous dormions nus, tendreté cosmique existentielle fusionnelle, elle veut entendre s’il y a une femme, une autre femme dans ma vie, depuis toi, en dix-huit mois, je n’ai touché aucune femme, réponse qui ne lui fait aucun plaisir, elle n’a pas posé la question pour se faire plaisir mais par vague distrait courtois souci, elle souhaite que cela me fasse du bien qu’il y ait une femme dans ma vie, se souvient-elle qu’elle a été une femme dans ma vie, la femme dans ma vie, une unique femme dans ma vie, biographème si élémentairement lourd, nous dormions nus, jusqu’à la fin de mes jours je sentirai le chaud de son corps contre moi pendant la nuit, elle dort et je l’écoute respirer, et c’est le plus beau cadeau du monde : qu’elle me confie son sommeil. Et au petit matin, son premier sourire, les yeux encore clos, quand elle dit qu’elle a bien dormi.



PROSERIES
chapitre 105
inédit





lundi 30 janvier 2017

l'emblème - PROSERIES, chap. 104

peinture Pierre Aleschinski



104.

Tout le temps je voulais commencer des phrases par il y a un tel… il y a une telle…, pour dire des choses comme : il y a un tel étonnement, il y a une telle stupeur, et ce n’est pas l’étonnement dont parle Aristote, cet étonnement utile & serein, et qui sert la curiosité, et qui fait avancer l’examen et l’étude, et donc la connaissance, that’s not what I want to talk about, il y a un étonnement à voir, soudain, sur cette table, à côté du cendrier, dans un pot en fer blanc colorié de bleu cette jacinthe qui depuis quelques jours répandait son parfum capiteux & indiscret, à la limite de la puanteur, il y a une stupeur à considérer cette jacinthe qui est soudain là, alors qu’elle était là depuis des jours, jacinthe blanche qui commence à brunir & pourrir dans son pot de fer blanc, mais ce sentiment subjectif du soudain c’est de l’ontologie à l’état pur, brut & brutal, et aussitôt un flash de vertige, pendant une fraction de seconde l’abîme inouï & stupéfiant du temps, et tout au fond de ce tourbillon qui aspire si violemment, tout au fond du fond coïncident l’être & le néant, et le néant gobe l’être, l’être se soustrait à lui-même, l’être se neutralise & se dissout, dans le grand tout rien n’a jamais été, et sur cette table la jacinthe dans son pot de fer blanc n’est que l’emblème visible & crucial de l’intuition dévastatrice : il n’y a rien rien rien.


PROSERIES
chapitre 104
inédit





dimanche 29 janvier 2017

moriendo - PROSERIES, chap. 103

peinture Pierre Aleschinski


chapitre 103

Puis sortir ce mouchoir, vieille écharpe népalaise en soie noire qui sent le slivovice, combien de larmes y ai-je mises, peux pas dire, monumentale musique de cirque, cent quatre-vingt musiciens en livrée, trois grosses caisses à l’unisson mettent soudain fin à la déchirante plainte de l’alto, guirlande coupée par une hache, Schnittke avant de mourir, tous mes disques de Schnittke, trente ou quarante, ne sais plus, sont partis dans une épouvantable puanteur chimique, pendant un interminable point d’orgue des cordes le clavecin scande lancinamment avec d’innombrables tierces discordantes, puis après l’abîme du silence final, le magnifique visage de Yuri Bashmet tout dégoulinant de sueur, ultime note monocorde prolongée sur plusieurs mesures, Bashmet finit par sourire, longtemps après l’abîme du silence final, il finit par sourire, Schnittke mort depuis vingt ans, la vieille écharpe noire qui sent le slivovice, je l’avais déjà de son vivant, quand j’ai découvert, tard, sa musique, il était en train de mourir, pendant qu’il mourait j’écoutais la « Suite Gogol », poignante déchireuse musique de cirque, pleurer sur le mouchoir-écharpe, valse hilare & désespérée, rachat par les larmes, clown beckettien tape sur un Bösendorfer noir funèbre, irons dans le trou sur un air à trois temps, andante poco mosso & assolutamente moriendo.


PROSERIES
chap. 103
inédit





quand rien ne vient - PROSERIES, chap. 102

photo L. Sch. - 29 01 2017



102.

When strictly nothing happens, rien à signaler, sauf les signaux du grand rien, just greyish metaphysics, under a closed & clogged sky, reading aloud some fifty years old poems I come across  the word morticians, ils écoutent avec leur fruste émotivité le requiem de Fauré, s’appuyant sur leurs boueuses pelles, devant leurs bottes crottées bée le trou rectangulaire, quelques lombrics pris au dépourvu essayent de sauver leur peau, ein Fink im Geäst vertstummt, on the screen some sequences of Public Agent, ingénues young women in the suburb pavements of Prague for ten thousand crowns show their boobs and offer their bums & cunts on the backseat of a car, elles ratent leur bus, mais dix mille couronnes en coupures de deux cents, c’est le salaire d’une semaine ou deux, et leurs rythmiques gémissements et les traits de leurs visage en gros plan témoignent d’un irrésistible jouissement, and the heron in Rexroth’s poem flies off for forty years through the same gap in the trees, strictly nothing happens in billions of universes, sauf peut-être, parce que quelqu’un le dit comme ça, quelques lombrics qui essayent de sauver leur peau, morticians don’t mourn, that’s not their job, trois corbeaux s’amusent à pasticher Breughel, comme des Pepys ou des Lucot je passe mon temps à noter ce qui arrive quand rien ne vient.


PROSERIES
chapitre 102
inédit





vendredi 20 janvier 2017

billet bleu

dessin © Jean -Marie Biwer, 1986



chapitre 101


Battito di ciglia, sagte er von die Lebben, sey gäwäsen eine immenzzo goddimento, un immense jouissement, et qu’il voulait juste encore dire ça, dans le chaos et l’angoisse, disait je veux pas je veux pas, avait soudain pensé si intensément à ça, regardant hébété autour de lui sur la table, ça : la mort, sur la table encombrée les objets familiers, si familiers, les objets de toujours et si abyssalement incongrus soudain, le briquet la gomme les stylos trente ou quarante stylos les crayons vingt ou trente crayons un taille-crayon, et les livres, une cinquantaine de livres, sur le Rien Nihil Nada Nichts, sur la nudité Nacktheit nudity nakedness, un coupe papier, une règle, un cendrier, et Laughlin et Chomsky, et une cuiller maculée d’écume séchée de café et un billet bleu de 100 rands avec le portrait du buffle, amazing timelessness of things, et éructent éruptent les mots, sey gäwäsen eine immenzzo goddimento, pendant que se met à luire le petit jour, rose & froid, vivre juste pour sentir la vie, dans ce gouffre de solitude, et tout ça ramassé dans une écharde qui transperce la petite âme, animula, battito di ciglia, giro di giostra, une pince à linge, deux trois agrafes, et réminiscence d’une étreinte, respiration fait des ratés et va peut-être sans doute finalement foirer, et une clé USB avec quelques milliers de pages.


PROSERIES
chapitre 101
inédit





mercredi 18 janvier 2017

ikone

dessin L. Sch.




widersteh der versuchung
zu schildern   nimm es hin

gross wie die ikone
und nah dem blick

die schamlippen weich und
rund und stumm und schön

widersteh ganz einfach der versuchung
jetzt noch silben zu sähen




Das grosse Rasenstück
éditions Binsfeld, 1981



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