mercredi 15 mars 2017

perdu perdu

peinture Paul Klee, 1930







perdu perdu je suis perdu
c'est pas grave, je suis en vie

j'envoie ça comme télégramme
à celle qui m'a perdu

elle répond pas, évidemment
que répondrait-elle

puis je veux faire de tout ça
un petit poème de neuf vers

et ça ne donne rien, je suis trop perdu








 

mardi 7 mars 2017

immortalité - PROSERIES, chap. 114

peinture Pierre Aleschinski



114.

Il y a… il ne faut jamais commencer une phrase par il y a, et encore moins un alinéa ou un chapitre, ça n’annonce rien de bon, par contre quand l’alinéa (ou le chapitre, au cas où l’ouvrage est composé de chapitres) est déjà bien amorcé, on peut mettre il y a, soit pour introduire une phrase déclarative, soit pour lancer une énumération significative, il y a, donc, il y a surtout cette constatation infiniment mélancolique (et alarmante aussi) que les paroles dans leur ensemble sont essentiellement volatiles, éphémères & sans poids, plus nombreuses que tous les grains de sable de tous les Saharas imaginables, et par contraste le nombre moindre, mais tout de même encore superlativement important, de toutes les paroles figées/fixées par l’écriture, scripta manent, les choses écrites demeurent, attachées, retenues, captées, ancrées, amarrées, par la puissante magie des lettres de l’alphabet, ces deux douzaines de signes élémentaires & prodigieusement efficaces, quand William S. Burroughs écrit, le 28 juillet 1997, muré dans son cagibi à Lawrence (Kansas) que comparé aux chats on est relativement immortel, c’est des paroles non volatiles, puisqu’on les a, là, sous les yeux, paroles fixées, inamovibles, depuis vingt ans & à jamais, il vivait à Lawrence (Kansas) seul avec ses chats, il n’y avait plus que des chats dans sa vie, cinq jours plus tard, cinq jours après sa phrase sur les chats, le 2 août 1997, il meurt.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VI
inédit





dimanche 5 mars 2017

it's about a woman

painting by Nicolas de STAEL




if she will never come back
that means she’s gone for ever

it’s about a woman who died
it’s about a woman who lives

I mean I say I’m told it’s written
my words & not my words

it’s about Yvonne in Cuernavaca
words written & read in a novel

it’s about the life & love I’ve lived






NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5

inédit



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mercredi 22 février 2017

balbutiement - PROSERIES, chap. 113

peinture Paul Ribeyrolle



113.


En balbutiant dire ce que le balbutiement veut dire, puisque ce qui est dit ne dit pas encore ce qu’il y a à dire, l’élan de dire ne fait que, indéfiniment, préparer le terrain du dire, quelque part, en un lieu indécelable qu’on appellera, faute de mieux, derrière l’horizon, se prépare sans cesse un déferlement, qui, à mesure qu’on s’en approche, s’éloigne, le déferlement est sans cesse contenu empêché différé, c’est une prémonition, une imminence mais hors d’atteinte, on veut dire, on va dire, on va enfin commencer à dire et on commence à balbutier, et aux toutes premières syllabes du balbutiement, on a le sentiment que le déferlement, cette fois-ci, va se produire, on a le sentiment qu’à travers le balbutiement, en traversant le balbutiement, on finira par dire, on en est comme hébété, et on commence à dire, et les premières syllabes qui diraient ne disent pas, au lieu de dire on balbutie, et en disant on ne dit que ce que le balbutiement veut dire et le balbutiement ne dit rien, et le déferlement qui paraissait pour la énième fois s’annoncer s’amorcer ne se déclenche pas, mais s’abîme & s’amoche, comme à chaque fois, au moment crucial du dire, se dissipe & se dissout dans un lamentable balbutiement, même pas trois mots qui permettraient de deviner de quoi il aurait pu être question, et pour la énième fois rien ne s’est dit.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 13
inédit




mardi 21 février 2017

un rhinocéros sous la chaise - AUTRE LIASSE, chap. 24

Paul Ribeyrolle, Hommage à Courbet


chapitre 24


1.
Ce qui m’importe est les images ― Louis Scutenaire, « Mes inscriptions »


2.
Dans « Letters to Yesenin » (1973), lettre 12e, Jim Harrison mentionne ce gamin qui sees his first dirty picture… Quand il dit ça, il veut dire : une femme nue, puisque cette première image remonte à l’enfance, et cela déclenche un crucial questionnaire, c’était quand cette première image et comment était-elle et dans quelles circonstances a-t-elle été vue ?

Ce n’était sans doute pas une photo mais très probablement la reproduction d’une peinture, puisqu’en peinture il y a un inépuisable trésor de féminine nudité.


3.
Qu’il n’ait pour ainsi dire pas de sourcils, me semble comme la totale absence d’animalité dans son être, note Cosima Wagner au matin du 27 juillet 1878 à propos de son époux.


4.
Pour un questionnaire maxfrischien :

― Quand et comment te rends-tu compte de la différence entre garçon et fille ? Très tôt. J’avais une petite sœur, de trois ans ma cadette ; j’ai dû voir son sexe, quand ma mère lui faisait prendre son bain ou la langeait ; n’en garde aucun souvenir. Mais l’information était enregistrée.

― Te souviens-tu de ton premier émoi sexuel ? Non, évidemment non. Et quand l’émoi se fit, je ne savais pas que c’était sexuel.

― En quoi consiste, dans l’enfance, un émoi sexuel ? Une curiosité pour les choses du corps. Un trouble.

― Te souviens-tu de la première fois où tu te l’es fait ? Oui.


5.
C’était leur première rencontre, le jeune homme fit irruption dans la pièce où Russell était en train de prendre son thé, il se présenta : Loot-vig Vit’gun-shteyn, il ne parlait pas encore la langue anglaise, mais refusa par la suite que l’entretien se fît en allemand.

Et il y eut encore beaucoup d’entretiens, Wittgenstein revint presque chaque jour, et les échanges duraient jusque tard la nuit. Selon l’Autrichien, rien d’empirique n’était connaissable, on ne peut pas énoncer, philosophiquement : il n’y a pas de rhinocéros dans ce salon, Russell avait beau examiner tous les coins et recoins, sous les chaises et sous les tables, rien à faire, impossible de convaincre Loot-vig.


6.
Première fois que tu regardais, avec un tout début de trouble délectation, les seins d’une femme, les seins nus d’une femme nue ― la signalisation, l’emblème de la nudité, cela devait être cela : les seins, en peinture ― une Diane de Boucher, une baigneuse de Renoir, une Vénus du Titien.

(J’ai versé de mon sperme, à quatorze ans, sur les seins d’une Diane de Boucher, les bouts très roses, rose foncé, presque rouges, ― et de même, à plusieurs reprises, sur une gravure du XVIIIe siècle intitulée « La Comparaison », sur un feuillet hebdomadaire du calendrier d’art Hyperion, montrant deux jeunes femmes dans un boudoir, corsages largement ouverts, se montrant mutuellement leurs seins.)

(Je ne me suis jamais, dès le début, branlé que devant des images, y compris celles de l’aimée, quand elle était loin.)

(Je ne suis jamais parti pour un voyage solitaire sans emporter une provision d’images.)

Et quand l’aimantation vers le ventre, vers la fourche des jambes, plus tard, commence à se manifester, la peinture le répond plus. Il n’y a pas de sexe féminin en peinture, ni en sculpture.

Il y a l’ineffable infinie beauté des femmes dans les beaux-arts, mais pas leur sexe. Pas la beauté de leur sexe.


7.
Champignons gris pâle dans la sapinière : parles-en, décris-les, cela deviendra un poème. — Sylvia Plath


8.
Nus ils étaient, l’homme et la femme, nus dès le premier instant. Nus ils sont sortis des mains façonneuses du Créateur.

C’est Dieu qui a inventé la nudité, par défaut, par manque d’imagination, par épuisement de la créativité. Après avoir donné des écailles au brochet et à la truite, au lézard et à la tortue, des plumes à la mésange et à la grue cendrée, de la laine au mouton et au lama, de la fourrure à l’ours et au renard, des épines au porc-épic et à l’oursin, il était à bout d’inventivité, et c’est ainsi que pour couvrir Adam et Eve, il ne fit rien. Il les laissa nus.

L’homme et la femme, pendant l’éphémère période de leur bonheur primordial, étaient donc nus mais ne le savaient pas. Ils se regardaient et ne se voyaient pas. Adam regardait Eve et ne se rendait pas compte qu’elle était nue, qu’elle était femme.

Il fallut la sublime catastrophe de la désobéissance pour que la nudité fût et se sût.

Et tout cela est déclenché par le geste d’Eve de cueillir la pomme à l’arbre de la Connaissance.

Eve avait très tôt commencé à s’ennuyer dans ce trop parfait Jardin de la béatitude éternelle aux côtés de cet homme indolent et infiniment satisfait qui la regardait à peine.

Et lorsque le Serpent lui proposa la connaissance et la mort, elle acquiesça aussitôt et cueillit la fatale & libératrice pomme. Et y fit mordre l’homme.

Aussitôt ils se rendirent compte qu’ils étaient nus (Gen 3:7), cela les troubla et ils se couvrirent le bas-ventre.

Et l’homme désormais aura désir de découvrir le bas-ventre de la femme. Et voir. Et toucher. Et pénétrer.


9.
Prenant modèle sur Leopardi et ses recherches étymologiques, et sur Wittgenstein avec ses enquêtes sur le ‘Sprachgebrauch’, j’examine le mot anéantir, et je pense que s’il signifie réduire à néant, je peux dire que si je dis elle m’a anéanti, c’est pour dire qu’elle m’a réduit à néant.


10.
Look she has no clothes on and I only wanted to be a friend and maybe talk about art. ― Jim Harrison, 15th letter to Yesenin




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit




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dimanche 19 février 2017

en plein traçage - PROSERIES, chap. 112

peinture Pierre Aleschinski



112.

Parfois, en plein traçage d’un mot, au milieu du mot, avant de passer d’une lettre à l’autre, j’hésite, m’interromps, pendant une infime fraction d’instant, moins sans doute qu’un dixième de seconde, dans l’homogène flux du geste de tracer, je marque un arrêt, un imperceptible indécelable arrêt, de l’extérieur un observateur ne s’en rendrait pas compte, sauf peut-être le Créateur qui sait & voit tout, et encore, pas sûr, tellement c’est infime, je ne sais pas à quel point et jusqu’où lui il est capable de scinder le temps, jusqu’aux plus infimes atomes du temps, jusqu’au cœur le plus nano du nano, j’aimerais comprendre ce phénomène d’achoppement, en dehors de l’hypothèse tout à fait plausible qu’il puisse y avoir une raison extérieure, adventice, mécanique, ma plume qui glisse sur le lisse de la page se heurterait à une improbable imprévisible imperceptible aspérité de la surface du papier, ou, au contraire, l’achoppement serait déclenché au-dedans de mon psychisme, brisure de l’élan, hésitation orthographique, scrupule d’être pris en flagrant délit de malhabileté, escamoter une lettre ou même seulement un jambage, après, sur la page écrite, aucun graphologue, quel que puisse être son génie, ne détecterait la faille, cela se passe pendant que j’écris une page où il est question de mon père, ma plume trace & trace, mot après mot, je ne réfléchis même pas, les mots viennent tout seuls, puis soudain cet achoppement.





PROSERIES
chapitre 112
Le Murmure du monde, vol. VIII
inédit





parlando - PROSERIES, chapitre 111

photo L. Sch.



111.

Lambiné, ça y est, il a encore lambiné, comme il a toujours fait, lambiné musardé flemmardé, dans ce rythme sans rythme de l’hiver, journée d’abord brumeuse puis mielleusement dorée d’or pâlot, un saxo tente de badigeonner les sournoises réminiscences, free jazz qui éructe rauquement ses rudes objections, j’ai encore lambiné, je l’avoue mais ça me convient, ça m’autorise des bribes de soliloque en noir & blanc, en février tout est toujours noir & blanc, même sous un ciel bleu où apparaissent soudain les oies sauvages, elles crient si fort si fort, je ne sais pas grand-chose, alors j’écoute, ponctuant ma lambinure de ces quelques mots trouvés dans un jaune livre Chambaz, à ma lettre d’il y a quelques semaines il ne répond pas, pourquoi répondrait-il, comme Petr Král qui m’écrit : est-ce que nous nous connaissons ?, il m’écrit ça de Prague, juste quelques phrases qui font irruption dans ma lambinure, puis peu après, cet autre message : qu’on m’enverra une fanfare festive, ça veut dire quoi fanfare festive, funèbre faudrait dire, mon cul, avec ces trompettes, trombones et tubas qui ne chient que des bémols, et quand passent les oies sauvages, j’écris que passent les oies sauvages, sans poétiser autrement, j’aime ça quand il y a du parlando, je suis sensible au parlando, ça me parle, ni rime ni rythme, juste parler, avec des bémols juste parlés, on a les bémols qu’on peut.


PROSERIES
chapitre 111
inédit




jeudi 16 février 2017

Autre liasse, chapitre 23





chapitre 23


1.
Le Kapellmeister du Prince, ce matin de mai 1719, sort déambuler dans le vaste parc du château de Köthen; il vient d’inscrire sur la portée le prélude de la première Suite pour violoncelle; puis au croisement d’une allée, il tombe sur le jardinier, et ils s’entretiennent quelques instants, la question des espaliers de poires: végétation et architecture, foisonnement et mathématiques, c’est comme mes arpèges, dit Jean-Sébastien, et le jardinier, de bonne humeur, sourit; il n’a jamais entendu une note du Kapellmeister qui aime tellement ses vertes poires.

2.
Parlant avec H**, cherchant mes mots, je finis par dire que j’ai été, par cette femme, miraculé & démoli, avec pareille violence miraculé & démoli, et cela continue à se tenir la balance, violemment, et je remercie la vie, chaque jour, de m’avoir ainsi violenté.

3.
Réminiscence d’un mot d’Yves Navarre, lu il y a plus de quarante ans : cette louche lunule qui reste sur l’ongle de l’index.

4.
Ma fille Anna m’a offert ce livre de sa bibliothèque : « En ce moment précis » de Dino Buzzati, carnets, fragments de réflexions, miniatures de récits, souvenirs, biographèmes, rêves et rencontres, angoisse, passion & autodérision— il remplacera celui que j’avais dans ma bibliothèque italienne, acheté en 1966 à Paris, détruit par le feu en avril 2015, cinquante ans après, c’était mon tout premier Buzzati, et au fil des années, j’ai acheté les autres, beaucoup d’autres, et je suis retourné encore & encore à Buzzati, encore & encore à « En ce moment précis », puis je l’ai repris en italien : « In quel preciso momento », d’où j’ai extrait, recopié, imprimé, affiché, encadré, suspendu au mur le texte « scrivi ti prego », que j’ai devant les yeux nuit & jour, « écris, je t’en prie, deux lignes seulement … en serrant les dents … écris, écris … »

5.
Partager cela avec Ovidius Naso, comment dans l’exil, m’identifiant à lui, je me souviens lancinamment de ces moments où, dans l’affolement de la conjonction, l’amante disait : Tu peux venir dans ma bouche, tu peux venir dans mon cul.

Il est au morne bord d’une Noire Mer et les romaines amours sont si loin.

6.
Concernant le geste de Baubo [dénudement & exhibition de la vulve], Brantôme dans « Les Dames galantes » évoque ces femmes égyptiennes d’Alexandrie, qui à l’accueil de leur grand dieu Apis allaient en très grande cérémonie, levant leurs robbes, cottes et chemises, et les retroussent le plus haut qu’elles pouvoyent, les jambes fort eslargies et escarquillées, leur montroyent leur cas [mot codé pour sexe] tout à fait.

Brantôme commente : Je pense que telle vue en était bien plaisante.

Pour la source de cet épisode, Brantôme, érudit dilettante, cite comme presque toujours de mémoire — et se trompe de source : il mentionne que cela se trouve au VIe livre des « Jours Jovials » d’Allessandro Alessandri (1461-1523), où des érudits moins dilettantes n’ont rien trouvé de tel ; il faut aller voir chez Diodore de Sicile ( né en 90 av. JC), IVe livre, chapitre LXXXV et chez Hérodote (484-420 av. JC), IIe livre, chapitre LX.

7.
Eigeneinschätzung der psychosomatischen Befindlichkeit, mit konkomitanter Dramatisierung des Saftes, der nur noch phantomatisch vorhanden ist, nicht mehr explizit sicht- & fühlbar heraustritt, hervorquillt, emporspritzt; nur noch intern während der euphorischen Erregungsverteifung implodiert im Augenblick der iterativ-spasmodischen immer noch intensiven Lustkatastrophe. ― in: Herbert Romainville, „Untersuchungen zur degenerativen Gerontophysiologie“, Hippocratica, Jahrgang XXXIV, Heft 68, S. 103

8.
Il n’y a pas que ça chez Montaigne, la conversation (conférence), à l’étage supérieur avec les écrivains, les Plutarque Sénèque Épicure, mais aussi l’entretien, au hasard d’une rencontre, avec des gens d’ici-maintenant : Je louerais un’ame à divers estages […] qui puisse deviser avec son voisin de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle [= ses affaires de justice], entretenir avec plaisir un charpentier et un jardinier. — « Essais, III, 3 »

9.
Dans un bref dialogue de Lucien de Samosate (~120-~180) intitulé « Conversation avec Hésiode », ce dernier, concernant l’inspiration poétique, déclare : rien de mes rhapsodies ne m’appartient en propre et (…) tout vient des Muses,  puis, concernant la composition des textes, il dit qu’il faut savoir que nous insérons dans nos vers une foule de mots qui ne sont là que pour la mesure et l’euphonie.
La transe — puis l’artisanat.

10.
Lorsque Montaigne, dans « Essais, I, 13 » parle de son livre comme d’une rhapsodie, il pense sans doute à l’étymologie première du verbe grec rhaptein, qui désigne le travail de couture et de rapiéçage.




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII

inédit




lundi 13 février 2017

image soudain venue

peinture Willem de Kooning



♣   Il ramène une chimère grosse comme ça un brochet gros comme ça une baleine grosse comme ça, mais à peine qu’il dépose sa proie sur le bord de l’eau que la chimère s’évapore la baleine éclate le brochet implose, attention, faut pas que je fasse des discours, je suis en congé en suspens en quarantaine, les fantassins du petit matin font les cent pas à la lisière de la forêt vierge, ou de ce qui en reste, parce que la forêt vierge est décimée rasée saharisée, et les pistoleiros ont la gâchette facile et la braguette ouverte, leurs kalachnikovs sont rouillées du dehors mais pas du dedans, – dedans ça glisse, comme une bite dans un con bien huilé, cette image m’est soudain venue, pour me divertir m’égayer me libidiniser, c’est une image qui me plaît, une bite qui va & vient, d’abord je me suis cogné le front sur la porte basculante qui était en train de rebasculer vers le bas quand je m’avançai pour entrer, je me suis pris le bas de la porte en plein front, dix minutes plus tard, dans l’appentis, j’ai marché sur le râteau dont le manche, dans un mouvement de rapide bascule m’a tapé en plein front, au même endroit, c’était un gag, mais sanglant, ça me dégoulinait dans les yeux, et quand arrive le soir et qu’il s’agit d’aller se coucher, je me demande en quoi a consisté cette journée, peu de chose, le brochet du matin et le front écorché le soir, et un sandwich à midi, et le début de la chute de Bagdad, et la résolution avortée, tout à fait avortée, de fumer un peu moins.

♣   C’est plus qu’un fouettage, c’est pire qu’une cravacherie, tous les magnolias sont morts, en une nuit, c’est un massacre, les pétales, parce qu’ils sont un peu charnus, le gel mord dedans, les mâche, et les voilà qui pendent, bruns & avachis, alors que les forsythias alentour semblent avoir tenu le coup, mais peut-être qu’il faudrait aller voir de plus près, le jaune si vif manque soudain un peu d’éclat, alors on voudrait fermer les yeux, se chanter des berceuses, se faire un joli cinoche, elle présenterait sa vulve, s’offrirait à la vue, dans une posture un peu spéciale, qui n’est ni celle, assise, les jambes ouvertes, devant un amant qui bande, ni celle, à quatre pattes, croupe cambrée, devant une assistance qui bave, mais celle, intime, presque narcissique : couchée sur le dos, elle soulève les jambes, ramène les genoux vers le buste, ce qui fait saillir tout en les comprimant les grandes lèvres, entre lesquelles viennent luire, rose vif, les nymphes, ce qui distend le délicatement lisse périnée et fait sans vergogne éclore l’œillet, j’aime la voir comme ça, c’est une sorte d’exhibition mais avec un air de pudeur, et là-bas au vingt et unième jour de la guerre, le cauchemar touche à sa fin, Bagdad tombe, et tombe la statue du dictateur, il perd la tête, on crache dessus, on la traîne sur le bitume, on danse autour, c’est un autre jour, c’est une autre époque, une dictature de plus de trente ans tombe dans la poussière, je ne sais pas si là-bas il y a des magnolias, les gens ont soif, soif jusqu’à n’en plus pouvoir.



LA TRAME DES JOURS
Le Murmure du monde, vol. 2
éditions des Vanneaux, 2010





samedi 11 février 2017

douceur sucrée salée - PROSERIES, chap. 110

peinture Pierre Aleschinski



110.

A la voir, tout en haut, ma hyper intellectuelle chérie, tout en haut de ce podium, faire son exposé, à la voir, à l’entendre, je soupire, à part moi, pour ne pas déranger l’assistance, il y a tant de monde, plein de gens que je ne connais pas, et qui ne prennent pas note de moi, ne me connaissant pas non plus, ils sont venus si nombreux au pied de ce podium, et ça m’énerve, tous ces gens au pied de ce podium, accourus pour assister acquiescer applaudir à ce qu’expose ma hyper intellectuelle chérie, personne évidemment ne peut s’en douter qu’elle est ma chérie, et je pense même qu’elle-même ne s’en doute pas, comment serait-elle sensible à mes soupirs, pendant qu’en haut du podium elle s’expose dans ses exposés, je n’ai pas le cœur à écouter, j’entends mais n’écoute pas, me laisse juste captiver par sa voix, le timbre de cette voix qui m’émeut jusqu’au fond de l’âme, et suscite mes soupirs, et je suis inexistant invisible parmi la foule si attentive, et quand autour de moi, à certains moments de l’exposé, on applaudit, je n’applaudis pas, pour ne pas attirer l’attention, et elle, là-haut, ne s’en rendrait pas compte que j’applaudis si j’applaudissais, je ne suis pas venu pour applaudir, mais pour soupirer, et mon pauvre cœur soupire inaudiblement, arrête, ma chérie, redescends de là et viens m’offrir la douce douceur sucrée salée de ton adorable foufoune.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 110
inédit



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innocemment - PROSERIES, chap. 109

Prise de Constantinople (1204), par Palma le Jeune, 1548-1628

109.

Au petit matin du 3 janvier 1199, à Rome, Lotario dei Conti di Segni se réveille en sursaut et se rend compte qu’il vient d’éjaculer abondamment, son membre poisseux encore gonflé, à vif, palpitant, le drap tout mouillé, Lotario depuis presqu’un an s’appelle Innocent III, en train d’avoir de gros conflits avec les rois et les empereurs, et bientôt ses croisés vont saccager Constantinople, il se retourne sur sa large couche, cherche un endroit sec sur le drap, agrippe des deux mains son membre détumescent, putain, je viens de jouir, comme c’est pas permis, c’était parti tout seul, au petit matin du 3 janvier 1199, il fait encore sombre, tout le monde dort encore, putain, je viens de jouir, personne n’entend le pape murmurer, et c’est pas peccato, puisque je dormais, innocemment, c’est parti tout seul, en je ne sais combien de giclées, mes croisés font ça avec les femmes, dans des femmes, je ne commettrai sans doute jamais ce péché-là, la papale bite ne connaîtra pas la femme, pour justifier le sac de Constantinople les croisés diront que les Grecs sont pires que les juifs, ils percent des trous dans les murs et pénètrent dans la ville, jouissivement, et saccagent tout, Innocent se vautre sur l’humide couche, je viens de jouir comme je n’ai jamais joui, la papale bite vient de répandre sa semence, innocemment, et c’est à ça que je pense ce matin, alors que tout monde dort encore, si je suis Innocent, c’est que je ne suis pas coupable de jouir.


PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 109
inédit





rouge allégorie - PROSERIES, chap. 108

peinture Pierre Aleschinski



108.


Deuxième fois en l’espace de quelques jours que je perds ou égare une plume, la plume rouge, j’avais deux plumes rouges, identiques, bon marché, plumes de collégien, mais excellentes, certains passages sont écrits en rouge, les deux plumes étaient de couleur rouge, rouge vif, pour signaler l’encre rouge à l’intérieur, cartouches Burgundy Red de Montblanc, j’avais acheté cette deuxième plume rouge pour le cas où j’égarerais perdrais la première, car ne plus pouvoir écrire en rouge est hyper frustrant, les passages à écrire en rouge sont des passages au deuxième degré, commentaires ou analyses de passages écrits à l’encre normale habituelle, la sépia, Toffee Brown de Montblanc,  plus de quatre-vingt-cinq pour-cents de ce que j’écris s’écrit en sépia, mais de temps en temps les commentaires importent, passages meta, ce matin, écrivant une page sur le rêve de la nuit, il fallait ajouter des gloses, qui ne se peuvent écrire qu’en rouge, et je ne trouvais pas la plume, égarée perdue, alors que quelques jours auparavant j’avais déjà égaré perdu l’autre plume, rouge aussi, j’avais acheté cette seconde plume pour le cas où je perdrais égarerais la première, je ne peux plus, maintenant, écrire en rouge, puisque j’ai perdu égaré les deux plumes rouges, c’est une très mauvaise farce de la vie, la vie me nargue narquoisement chafouine, j’ai envie d’écrire une rouge allégorie de la mort.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 108
inédit



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