mercredi 7 janvier 2015

L'expédition





Pour la descente au domaine des couloirs, des cavernes et des caveaux, nous étions au départ sept ou huit, tous courageux & téméraires, descente après plusieurs mois de préparatifs, cela fait maintenant vingt jours que nous avançons, et voici le moment où je dois me rendre à l’évidence qu’il ne reste que moi, les premières disparitions nous avaient alarmés et retardés, mais il fallait continuer, à ce stade-là de l’avancée, il ne pouvait être question de rebrousser chemin, presque toutes les torches étaient éteintes, matériellement et philosophiquement aucun retour n’était pensable, les compagnons l’un après l’autre, nous les avons laissés pourrir ou dessécher, momies parmi les momies, et je m’enfonce toujours plus loin, toujours plus bas, ma torche est à moitié consumée, j’irai jusqu’au bout du bout, jusqu’au bout du gouffre, jusqu’à ce que la torche, avant de s’éteindre, me brûle les doigts, les yeux me coulent tout le temps, c’est le deuil des compagnons et c‘est, je dois me l’avouer, mon propre deuil, mais il y a encore des discours à faire, des sortes d’incantatoires allocutions aux squelettes errants des troupeaux de chèvres et de moutons, les bestiaux n’ont pas connu la terrible grâce de la momification, je leur parlerai des bonnes et des mauvaises herbes, je leur parlerai de la rosée et de la chlorophylle, cette réminiscence-là, nous l’avons en commun, j’allume à la torche mon avant-dernière cigarette, elle me fait couler les yeux, pour la dernière, je ne sais pas, vraiment pas. 

"Kafka à la Fenice", improbables péripéties - chapitre 56 - inédit

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