dimanche 8 avril 2018

CAHIER HEMA NOIR - chapitre 61





61.

Soixantième ou centième fois, je n’ai pas compté, que je m’apprête à écrire une lettre à PQ, je prends mon élan, décapuchonne ma plume, ouvre mon cahier, et puis non, l’élan retombe, je me reprends, me ressaisis, mais qui es-tu pour l’alourdir du poids de ton feuillet, d’encombrer sa boîte aux lettres, et pourtant cela m’aurait fait si grand bien, juste lui dire quelques mots, du plus profond de ma mélancolie où me plonge sa mélancolie, sa mélancolie sans fond, je lui aurais juste dit mon vertige et mon incommensurable plaisir à feuilleter ses pages, j’ai repris pour la dixième fois, depuis août 1992, le premier traité du premier livre des Petits Traités, et je …, et je …, et je …, c’est pareil, les pensées jaunes & violettes dans leur fragile cageot en bois par terre sur ma terrasse, en attente d’être mis dans des bacs, depuis des jours, c’est pareil, j’atermoie, n’arrive pas à me résoudre, au milieu de ma page je laisse en suspens ma lettre à PQ, qui suis-je pour l’alourdir, je vais mettre le feuillet tel quel dans mon livre, qui risque d’être, je l’ai déjà dit, un livre posthume, j’ai lu, relu pour la dixième fois le premier traité du premier tome des « Petits Traités », vingt-cinq petites pages, lues avec une émotion qui me suffoque, j’ai mis plus d’une heure, assis sur ma terrasse ce huitième jour d’avril, une heure à lire vingt-cinq petites pages, si nous mourons, c’est que quelque chose comme la mort est en nous, demain je reviendrai m’asseoir, relire le deuxième petit traité, sur Spinoza, cinq pages, que j’ai lues pour la première fois il y a presque trente ans, en été, sur la terrasse de la Galerie Maeght à Saint-Paul-de-Vence, les « Petits Traités » venaient de paraître, faudra rester en vie tout au long de la nuit qui vient.



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