jeudi 22 mars 2018

LE CAHIER DE NAROKI - vingt-septième livraison

Frans Masereel, gravure sur bois




vingt-septième livraison




Le cahier bleu




33 fragments pour un roman sentimental

(11 novembre- 4 décembre 92)





Mourir idiot, mourir muet, alors que je cause tout le temps. Mais quoi et à qui? En l'air. C'est messages - c'est pour donner de mes nouvelles. Ponctuer le jour. Mettre un point. Douzième jour du onzième mois. Et c'est déjà la nuit, c'est déjà le treizième jour. Tout le temps il y a urgence. Quelle urgence? Je ne sais pas.

La nuit du treizième jour j'ai fait la première de mes notes urgentes. D'autres suivront. Les corbeaux sont partis, je ne sais où, alors je croasse.

*

Il n'y aura pas d'autre titre que LE CAHIER BLEU. Pour élucider la question de l'urgence. Toutes les questions qui peuvent se poser - et surgir sous toutes sortes de déguisements - ne sont jamais que cette question-là. Je vais écrire tout un livre - encore un livre - pour élucider la question de l'urgence.

*


Je suis tellement à la surface. Tellement obtus. Tellement manchot. J'écris pour écrire des mots tels que manchot. Et encore tant d'autres mots dans l'orbite de l'urgence.

Ne pas se rapetisser, ne pas se démolir, c'est tout un art à sans cesse réapprendre.

Ainsi: renoncer à dire de soi qu'on est obtus. Ou manchot. Recommencer.

*

Ne pas se valoriser, ne pas se donner de l'importance, c'est tout un art à sans cesse réapprendre.

Ecrire pour s'exercer à renoncer de dire Je.

Toucher du bois.
Toucher la chair douce et tiède du phallus.

Renoncer à avaler des clous.

*

C'est juste une tentative de me retrouver parmi les mots.

Quand j'ai le mot solitude.
Quand j'ai le mot attente.

Je forme la phrase: Je suis seul et je n'attends rien.

Ces mots ne veulent rien dire, parce que je parle trop. Je n'arrête de parler -- et je me tais tout le temps.

C'est à cause de la mort.

J'ai le mot solitude. J'ai le mot attente.

*

C'est à cause du silence. J'y mets la rumeur de mes mots.

Et aussi, souvent, les mots doucement obscènes qui se mettent sur la page.

C'est la nuit. C'est le silence.

J'ai le mot solitude, - qui n'est pas obscène. Mes mots ne sont pas obscènes. Les mots des autres sont obscènes.

Je peux m'interrompre - juste après avoir écrit le mot solitude, au lieu de pratiquer de minutieuses descriptions comme fait Leiris, ou semer ci et là de surprenants aphorismes, comme fait Bobin.

Moi j'écris: c'est la nuit. J'ai le mot solitude. C'est ma façon.

*

C'est le début (prometteur) d'une note urgente quand j'écris: J'ai le mot solitude.

Il n'y aura plus jamais rien d'autre que la solitude.

Lucidité. Allégresse. Désespoir.
(toujours quand il y a lucidité il y a aussi allégresse, si sombre si obscure soit-elle.)

Il se peut même qu'une chanson naisse sur les lèvres.

Je touche du bois. L'apiculteur.

*

On mettait les bougies en rang, sous la cascade.

*

Il y une douceur certaine, dit Naroki, de n'avoir pas encore perdu la raison.

*
Mes notes, non seulement je les date, mais les numérote, les classe. Les notes du cahier bleu, je les appelle les notes bleues. Urgentes sans exception.

(Il n'y aura plus jamais ni anecdote ni explication.)

*

Tout au fond de la plus amère amertume, dit encore Naroki, il reste une douceur certaine à être en vie.

*

Je date mes notes, une par une, parce que je voudrais dater, aussi, la dernière.

*

Pendant que je me branlais au-dessus de son pubis, Mara haletait comme si c'était en elle que montait la jouissance. Merveilleux.

*

Cette hantise que le temps passe.
Alors qu'il ne passe pas.

Le temps à la fois passe et ne passe pas.

*

C'est minuit - et tout à l'heure il y avait tant de mots prêts à jaillir, et maintenant que je me suis installé dans le fauteuil, une planche sur les genoux pour y poser la cahier bleu, il n'y a plus de mots.

Silence.

Et c'est parce que le silence est brouillé que les mots ne passent pas.

Le silence est brouillé et pourri.

*

Clivage entre allégresse et amertume. Comme si j'avais le choix. Je peux décider que j'ai le choix. Je peux choisir d'avoir le choix.

Je ne sortirai plus jamais de la solitude; le choix n'est pas là.

Le choix est de choisir l'allégresse de cette solitude. De la danser. De la chanter.

La solitude d'allégresse n'est pas la même que la solitude d'amertume.

Etre sans pitié pour soi-même; comment s'y prendre sans se faire théâtralement inquisiteur et bourreau?

La vérité sur soi...?

*

Hantise douce et douloureuse et lancinante: le sexe de la femme. Cette fleur, ce gouffre. Donne-moi ton sexe - à regarder, à lécher, à pénétrer.

*

Elle protesta: Mais si, j'ai une vie sexuelle, je me branle de temps en temps.

J'aurais dû répliquer: Moi aussi, mais c'est pas une vie, - et surtout pas une vie sexuelle...

*


Je m'arrête devant les devantures des boutiques de lingerie, regarde les fines fringues de soie et de dentelles, c'est toi que je regarde. Hantise de ton corps. La soie où j'ai mis ma main avant de la mettre sur ta peau. Quand tu écartas fortement les cuisses: ma paume entre tes jambes, sur la moiteur du tissu sous lequel béait ta vulve. Tu me donnais ton sexe, je me penchais, pour te regarder, pour te baiser. Je pense à ça devant la vitrine du magasin de lingerie.

Tu mets ce linge fin et précieux mais tu ne te montres pas, ne te donnes pas à un homme. Ta robe ne se retrousse pas, tu n'écartes pas les cuisses. Ton cœur ne bat pas plus vite quand la paume d'un homme se pose sur ton pubis. Ta vulve dort et ne mouille pas.

Tu mets ce linge fin et précieux pour être belle. Tu es belle.

*

Sur les images je regarde les femmes qui écartent les jambes. Les femmes qui se donnent à voir. Encore et encore l'endroit où est la vulve, les unes ont gardé le slip, les autres l'ont ôté. Insatiable et miraculé je leur regarde la vulve. Je regarde les images où tu n'es pas. Je regarde ton absence. Je regarde la vulve qui n'est pas toi.

*

Et quand tu es là soudain, après une longue absence, je regarde éperdu ton regard, et pendant que nous parlons de choses et d'autres, je regarde dans ton regard mon rêve fou de ta vulve impossible.

*

Et si un jour de nouveau, soudain, tu me donnes ton sexe, je serai si exténué de désir et de malheur que le plaisir de te baiser là, à l'endroit de ta plus douce chair, me sera malédiction et souffrance.

*

Je les fais mal, mes exercices, si mal. Exercices d'exister, de vivre. Exercices d'aimer. De ne pas aimer, de ne plus aimer. Je n'ai jamais appris mes leçons. J'ai toujours séché le cours des choses.

*

J'aime une femme. Seule urgence: ne plus l'aimer.

Arrêter de penser à elle, de rêver. Arrêter d'attendre. Arrêter de m'attendre à quelque chose. Arrêter de la désirer. Arrêter de rêver à son corps. Arrêter de rêver à son sexe. Arrêter. Tant de fois le mot arrêter, c'est aussi: arrêter de vivre.

*

En guise d'exercice: Si je suis, et si quelque chose se passe. Mais. Rien ne se passe - et je ne suis pas. Fin de l'exercice. Repos.

*

Je n'écoute pas de musique. Je ne supporte pas la musique.

Dans le silence j'entends les petits pas des araignées - qui pourtant font tout pour passer inaperçues.

Mais voilà. Je vis dans le vacarme des araignées.

*

Chaque fois que sonne le téléphone, je sursaute, c'est comme l'éclair d'un espoir: qu'elle m'appelle pour m'appeler. Qu'elle m'appelle pour dire… Pour dire quoi? Pour dire… Je ne sais plus.

Et je m'en veux tellement pour ce téléphone qui n'arrête pas de sonner. Alors que je n'y peux rien qu'il sonne. Mais je maintiens: Je m'en veux pour le téléphone qui sonne.

*

Je vais l'inventer, et puis la lui raconter, mon rêve de la culotte.

J'étais une douzaine de fois passé devant la devanture de cette boutique de lingerie, et une douzaine de fois, je m'étais attardé à regarder les précieux objets exposés.

La treizième fois, je suis entré dans cette boutique, où n'entrent pas les hommes seuls en général. Et j'achetai pour toi une culotte en soie, la plus exquise, la plus chère, 3.800 francs. Tu la mettras un soir où tu auras envie que main d'homme te l'enlève. Chaque fois que je passe devant cette vitrine, je pense à toi.

*

Sans larmoyance: que je suis seul.

Prendre-dans-ses-bras, c'est parfois plus (plus quoi?) que faire l'amour.

Cette petite phrase à noter à contretemps, à contre-vie, - à soustraire au cours stagnant des choses, - c'est jamais l'ordre du jour.

C'est le désordre de la nuit.

Cette petite phrase à contretemps, alors que le coeur bat si mal, sang circule si peu.

Cette petite phrase - une seule pour ce jour, ça suffirait, je serais heureux de la trouver, au détour d'un instant.

Mais c'est le silence et l'hébétude.

*

Répétition. Passage de vie à mort. Après cet été-là, c'était, de nouveau, un passage à la mort. Elle vivait encore, avait les yeux ouverts, parlait, disait des mots, mais devenait froide, raide, rêche. Momifiée. Je ne me suis toujours pas affranchi.

*

Choses simples que je dirai au marin.

Elle m'a laissé approcher, de si près, de si près, son corps, son corps vivant, son corps nu, sa vulve ouverte, son vagin chaud, puis elle a voulu retourner à la mort.

*

C'est possible. Je t'écrirais une petite lettre, en pleine nuit, alors que le vent gifle mes lucarnes, je t'écrirais juste quelques mots. Pas pour te dire que je t'aime. Non. Que je me languis de toi. Non. Juste pour te dire que je suis assis dans ma mansarde, silencieux, à écouter le vent. Depuis quelques heures je n'ai plus entendu ma voix, parce que je n'ai parlé à personne. C'est la nuit. Et j'ai mes vertiges de la nuit. J'ai posé le cahier bleu sur ma cuisse et j'ai commencé à écrire. T'écrire. Pour te parler. La nuit. Pour te parler de la nuit. La tristesse, pendant la nuit, a une sorte de pureté. Je pourrais arrêter pendant la nuit. Arrêter de respirer. Oui. Ce serait peut-être simple, s'il n'y avait pas de hoquets, de crampes, d'étouffement. Arrêter simplement. C'est à cause de ce vent qui rafale sur le toit. Der Wind, der Wind. Je t'écrirais une petite lettre, c'est possible. Je te l'enverrais. Une lettre de la nuit.

*

Anchio. Personne ne s'en rend compte, apparemment, moi je le sais depuis de si longues années: anchio son pittore. Ces signes dont j'ai couvert le papier marouflé. pour le moment je garde tout ça dans mes placards. Mais quelle surprise le jour - mais quand? où l'on ouvrira, forcera, les placards, qui ferment mal, mais ferment. Que des couleurs chaudes, juste quelques touches de vert, ci ou là, pour le contraste, pour faire sortir toutes les nuances du jaune, brun, rouge, aucune trace de bleu, je hais le bleu, j'exècre le bleu. Le ciel jour après jour me suffit, encore que je note ceci un jour d'averse, et ça fait des jours et des jours qu'il n'y que ça: des averses.



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