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| peinture de Pierre Aleschinski |
jeudi 26 novembre 2015
pente passablement pentue
chapitre
XLII
Un sondage Gallup, en janvier 1939, demanda aux
Américains s’ils étaient d’accord d’accueillir dans leur pays 10 000 enfants
juifs fuyant l’Allemagne nazie. Deux tiers répondirent : non.
2.
Ça s’allume.
3.
Pour ce qui est de Markson, en ce moment je lis deux
de ses livres simultanément, « La maîtresse de Wittgenstein » en
français, traduit par Martin Winkler, et « Vanishing Point », en
anglais, c’est un tourbillon, et un engrenage, et un vertige, une mélancolique
jubilation, une irritation aussi, ça vous fouette pour vous faire avancer, et vous
avancez en sentant tous ces fouettements, tous ces noms propres, c’est une
addiction, il vous les lance à la figure, vous pensiez que ces noms vous
étaient propres, que personne n’avait plus jamais prononcé les noms de Vasari,
del Sarto, de Quincey, et le voilà qui se les approprie, à commencer par
Wittgenstein, qui à mon avis appartient tout aussi légitimement à Thomas
Bernhard, même si chez lui il ne s’agit que du neveu, enfin, je dis tout ça
pour ne pas me mettre en avant, j’assiste à ma lente descente sur la pente, qui
est une pente passablement pentue, et ça finira par me conduire où je ne veux
pas aller, les ascenseurs s’ensablent (l’ai-je dit ?), les cerfs-volants
prennent feu (l’ai-je dit ?), j’ai un doigt à moitié gelé qui va sans
doute mourir.
4.
Ça s’éteint.
5.
Nous aurions tous pu/voulu le faire, et je l’ai
sporadiquement & partiellement fait : quelque chose comme « This
is not a novel » de Markson, (que l’ami Claro a traduit en français, sans
traduire le titre), une hantise, un amoncellement de hantises, une démence, une
saturnienne démence, un livre à n’en plus finir.
6.
Biographèmes qui, avec tout leur poids de désastre,
tiennent en un seul misérable verbe.
7.
J’ai différé des centaines de pages, peut-être
importantes, pour des raisons dérisoires : dérobade et déguisement. Entre
la note-crachat et les trois-phrases qui tiennent debout : écrire avec
discipline. Chaque mot-graine contiendra une page et chaque page contiendra
quelques mots-graines qui feront chacun une nouvelle page. Et ainsi de suite. —
(texte retrouvé, 08 06 1977)
8.
Au référendum du 7 juin 2015 sur l’octroi du droit de
vote pour les résidents étrangers vivant depuis plus de dix ans au Grand-duché,
près de 80% des Luxembourgeois ont dit : non.
9.
Dans la connotation d’allumer il y a déjà éteindre.
Une fois allumé ça se consume. La connotation est une signification affective
et parfois compulsive qui s’ajoute aux éléments permanents du sens d’un mot. Ce
qui est allumé va fatalement se consumer. C’est ce que les sémiologues (Peisse,
Huelmslev, Bloomfield, Rinehard, Winston, Kapsberber, Durantoc, Høgstetter,
Vaillantat, Klockwaiser et tant d’autres) vous expliquent en zyeutant un peu du
côté des poètes : puisque l’amour c’est quelque chose qui brûle, l’amour,
chaque amour, va, et ne peut aller, que vers ses cendres. C’est la loi
irrémédiable de l’entropie. Et le langage s’en donne à cœur joie d’entériner
cela, en vers ou en prose.
10.
J’aurai, dans ma vie de lecteur, mis soixante ans à
découvrir Markson. A propos de « Wittgenstein’s Mistress”, D. F. Wallace disait:
A work of a genius. An erudite,
breathtakingly cerebral novel whose prose is crystal and whose voice rivets and
whose conclusion defies you not to cry.
mardi 24 novembre 2015
prière du soir
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| peinture de Pierre Aleschinski |
chapitre
XLI
1.
Au petit matin d’une maussade journée de novembre, une
lumineuse page dans les « Épîtres » d’Horace, aucun maître ne me dicte où aller, je vais où le temps me porte, hôte
passager…
Combien, aux « Épîtres » de saint Paul, je
préfère celles d’Horace ; le Romain n’est à aucun moment excité, exalté,
excessif, et s’il y a des exhortations
dans ses écrits, elles concernent l’art de vivre et non pas la terreur d’être
damné pour l’éternité.
Horace écrit dans la deuxième moitié du dernier siècle
avant le déferlement de la
neurasthénie chrétienne et de ses morbides
vertiges métaphysiques.
2.
La licorne,
dite aussi unicorne, oublie toute sa férocité et sa nature sauvage à cause de
son intempérance qu’elle ne sait dominer : son goût pour les demoiselles
est si vif, que, mettant de côté tout soupçon, elle s’approche de telle jeune
fille assise, et s’endort dans son giron ; et les chasseurs alors peuvent
s’en emparer. — sur un feuillet de Léonard de Vinci
3.
Le 14 avril 2000, au Tribunal international de La
Haye, le témoin O., raconte comment, en juillet 1995, à 17 ans, au bord d’un
champ près de Srebrenica, les soldats serbes lui demandent de se déshabiller,
ses habits lui collent à la peau à cause de l’urine desséchée, le champ est
jonché de cadavres, il est debout, avec d’autres hommes, quelques soldats ont
pris position derrière eux, on leur donne l’ordre de se coucher, et aussitôt la
fusillade commence. Un peu plus tard, quand silence s’est fait, le garçon lève
la tête et aperçoit parmi les nouveaux cadavres un autre survivant, il rampe
vers lui et tend ses mains ligotées, et l’autre, avec ses dents défait la
corde. L’homme porte un t-shirt et une chemise qu’il enlève pour la déchirer en
bandelettes : il panse la blessure de O. qui peu après s’endort sur les
genoux de l’homme, car il n’avait plus dormi de puis très très longtemps. Ils
restent ainsi jusqu’au matin. Puis l’homme le réveille et lui demande : où
allons-nous ? Et le garçon répond : Je ne sais pas.
4.
Mon amante, en
allemand se dit meine Geliebte, ce
qui signifie, et rien de plus que : mon
aimée.
L’amant (latin : amans, celui qui aime) ne devrait jamais dire mon amante — qu’est-ce qui l’autorise à dire d’une femme qu’elle
l’aime ?
5.
A lire ce que Léonard écrit sur les animaux, on est
surpris de constater que le plus souvent il se contente de répéter ce que l’on
pouvait lire dans les encyclopédies et compilations médiévales où le monde
animal est conçu de manière mythique et symbolique. Ce n’est pas dans ce
domaine-là que Léonardo se montre pionnier, aucune empirie, aucune recherche —
au point que la médiévale Hildegarde de Bingen, pour ce qui est des animaux,
semble souvent bien plus pertinente que le génial savant de la Renaissance.
6.
A Karachi, le 1er février 2002, Khalid Sheikh
Mohammed, tranche la gorge du journaliste Daniel Pearl, ensuite le décapite,
plusieurs hommes sont présents à la scène qu’ils documentent en vidéo, ils
coupent le cadavre en dix morceaux, creusent un trou dans le sol de l’endroit
et enfouissent la dépouille dépecée. Ensuite ils lavent le plancher plein de
sang pour pouvoir étendre leurs tapis. Et ils font la prière du soir.
7.
Une semaine après les attentats, une jeune femme, à la
tombée du jour, devant le Bataclan tient devant elle une pancarte sur laquelle
elle a marqué : « Je suis musulmane — Daech ne l’est pas ». On
la voit discuter avec d’autres jeunes femmes, et à la fin, larmes aux yeux,
elle leur demande : un câlin.
8.
Mourir : ire
ad plures, disaient les Latins, aller là où sont la plupart.
9.
Comme savant et philosophe, Léonard de Vinci n’a
jamais rien publié, mais laisse des milliers de feuillets, en partie épars, en
partie réunis en liasses et fascicules, papiers éparpillées en Italie, en
France, en Angleterre, en Espagne, et même aux États-Unis. Des tentatives ont
été faites de d’ordonner le fatras de ces notes en les regroupant
thématiquement. Ainsi, en rassemblant les fragments sur les animaux, on peut
établir un bestiaire de Léonard.
10.
Qu’est-ce qui pouvait faire croire à l’amant que la
femme qu’il aimait l’aimait ?
Quand elle te dit je
t’aime, cela ne compte que pour la fraction de seconde où elle le dit. Pas
au-delà. Jamais au-delà.
LA LIASSE
DES DIX MILLE FRAGMENTS
étincelle d'or
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| peinture de Pierre Aleschinski |
dans
le maussade matin de novembre
grisaille,
silence & solitude
puis
sous la lumière de l’abat-jour
quelques
vers dans une épître d’Horace
aucun
maître ne me dicte où aller
je
vais où le temps me porte, hôte passager
dans
la poisse & la mélasse
étincelle
d’or et de joie
il
n’y a pas rien quand il y a les mots
NOUVEAUX NEUVAINS
jeudi 19 novembre 2015
misérable chimie
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| peinture de Pierre Aleschinski |
chapitre XL
1.
Disais-je. A plusieurs reprises. Laisse-moi te
regarder pisser. Mais elle ne voulait pas.
2.
Rosée scintille, et gelée blanche crépite, une oreille
hypersensible entendrait les cristaux crépiter, rosée de si nombreux matins,
gelée blanche de tant de froides saisons, dedans les strates de la terre tant
de squelettes, os blancs enrobés de boue, und
die Lachtauben gurren, maladie vieillesse chagrin débandade, le sourire est
parti où il n’y a plus qu’un crâne, au fond d’une boîte en laiton, un ruban,
une mèche de cheveux, quelques cartes postales, quelques lettres, des noms, des
prénoms, la gelée blanche étreint les dahlias, mortellement, und die Lachtauben gurren, la bouche
était si belle qui souriait, os blancs enrobés de boue, on est vivant,
tellement vivant et on écoute la gelée blanche crépiter, et pendant que rien ne
se passe, on colle un timbre sur une carte postale de novembre.
3.
Le petit chemin sur la colline traverse un bosquet formant
une tonnelle qui donne de l’ombre, c’est l’été, nous nous arrêtons pour nous
embrasser, puis soudain elle s’agenouille devant moi & me prend dans la
bouche.
4.
Images et bribes de récit stockés au fil des décennies
dans des milliards d’alvéoles de la cervelle, prodigieuse prouesse de la
combinatoire chimique, alerté soudain par un mot, par un nom, par un contour,
par un son, par une couleur, par une saveur, telle ou telle alvéole se met à vibrer,
la capsule éclate et lâche son contenu à vif, ce qui avait été si longtemps
enfoui surgit, et voici David dans la fournaise, David dans la fosse aux lions,
et une main de spectre écrit en lettres de feu sur la paroi du palais royal, mene tekel upharsin (Daniel, V, 30), et
la nuit, in selbiger Nacht (H. Heine),
le roi meurt assassiné, Rembrandt inscrit les mots sur son « Belsazer »
en 1635, formes, mots & couleurs dans l’alvéole, comme si cela m’appartenait,
mais je ne fais que passer, furtivement, je ne suis, avec toute ma misérable
chimie, qu’un clignotement sans conséquence.
5.
Photo de Lee Miller où l’on voit Max Ernst poser ses
deux mains sur les seins nus de Leonora Carrington.
6.
Disais-je. Je ne désire que toi. Plus tard elle n’aima
plus que je dise ça.
7.
Jentgen, je ne me souviens plus de son prénom, c’était
le préféré de notre prof de dessin, Harold Thomé, classe de VIe, nous avions
treize ans, dessinions sur une grande feuille une scène avec des indiens,
Jentgen s’appliquait et dessinait de
façon minutieuse, avec de pittoresques détails, sa feuille parsemée de
bonshommes, tous pareils, avec leurs arcs et leurs flèches, et ci & là un
cactus géant, nous trouvions cela enfantin et ridicule, (plus tard j’apprendrai
qu’on appelle ça l’art naïf), le prof
était ravi et Jentgen obtenait la meilleure note. Et pareil pour les autres
sujets, cette année-là, pour le château-fort, pour les feuilles d’automne, pour
les Vikings, pour les masques de
Carnaval, Jentgen obtenait toujours, et de loin, la meilleure note.
8.
Je me souviens des odeurs de la gouache. L’odeur du
jaune. L’odeur du bleu.
9.
Je ne saurais dire ce qui a fait éclater aujourd’hui l’alvéole
Jentgen, autant le nom que le visage. Sinon, aucune nouvelle de lui, peut-être
qu’il est mort depuis trente ou quarante ans.
10.
Zizanie dans les pronoms. Quand je disais elle, elle
pensait que les gens pensaient que c’était elle. Alors qu’il y a au monde pas
loin de quatre milliards de femmes.
LA LIASSE
DES DIX MILLE FRAGMENTS
mardi 17 novembre 2015
carpettes & chiffonniers...
dimanche 15 novembre 2015
Fragments du journal intime de Dieu - fragment 11 289
FRAGMENTS DU JOURNAL INTIME DE DIEU
Fragment 11 289 — Au Paradis qui
existe maintenant depuis deux mille ans, les bienheureux Pensionnaires passent
leur temps, euh, je veux dire, leur éternité dans une tranquillité, une
sérénité, parfois, je dois dire, un peu à la limite d’une sorte de béate
torpeur, — bref, ils se reposent à fond et pour de bon.
A une exception près : la Sainte
Vierge.
Depuis quelques décennies, elle n’arrête
de s’agiter. On entend parfois chuchoter
dans les célestes couloirs, d’un ton gentiment narquois : « elle a
encore fait une de ses descentes… » En général, pour ce genre d’escapades,
elle met sa robe bleue.
Les mortels, en bas sur Terre, appellent
ça des apparitions ; depuis le
XIXe siècle ils en ont répertorié 2400 ; un de leurs scribes, l’abbé René
Laurentin, dans un gros livre, sur mille quatre cent vingt-six pages en a fait le
catalogue scrupuleux, avec tous les détails toponymiques, chronologiques, circonstanciels.
Le plus souvent, elle va voir des enfants,
de préférence illettrés — et ces enfants ensuite racontent aux adultes ce que la
Vierge leur a dit.
Les adultes sont impressionnés, construisent
des basiliques et organisent des pèlerinages lors desquels ils font chanter des
cantiques et mettent en place des étals avec des bougies, des chapelets, des bouteilles
d’eau bénite et des statuettes de la Vierge en robe bleue.
Avec Paul, Pierre et Jésus, entre nous en
petit cercle, on ne parle jamais de ces choses-là, ça ne les intéresse pas.
samedi 14 novembre 2015
tuer ou ne pas tuer en islam
Tuer ou ne pas tuer en islam
-- par Lambert Schlechter --
« ne tuez pas la personne humaine, car Allah
l’a déclarée sacrée »,
—
Coran, sourate VI, verset 151 (traducteur non identifié) —
verset que quelqu’un a posté ce matin sur facebook
Cela m’a interpellé, et j’ai
voulu mieux comprendre. Et j’ai fait ma recherche, pour examiner puis
juxtaposer les traductions de ce verset, qui date de l’époque mecquoise pendant
laquelle les dictées divines du Coran sont plus paisibles & pacifiques que
celles de l’époque de Médine, qui sont guerrières et souvent rudes et
agressives.
J’ouvre d’abord ma version du
Coran, dans la traduction de D. Masson (Gallimard, 1967) —
le verset se lit comme ceci :
ne tuez personne injustement ;
Dieu vous l’a interdit
cette traduction comporte une
restriction (« injustement ») complètement escamotée dans la version de
départ.
J’ai voulu en savoir plus ;
je suis allé consulter plusieurs des nombreux sites musulmans sur le net et j’ai
juxtaposé les traductions proposées (toutes sans le nom d’un traducteur) :
elles confirment toutes ce sens restrictif de l’interdiction de tuer.
ne tuez qu'en toute justice la vie qu'Allah a fait sacrée
ne tuez qu'en toute justice la vie qu'Allah a fait sacrée
http://islamfrance.free.fr/doc/coran/sourate/6.html
àhttp://www.islam-fr.com/coran/francais/sourate-6-al-an-am-les-bestiaux.html
[interdit] d'attenter, sauf pour une juste cause, à la vie d'autrui que Dieu a déclarée sacrée
[interdit] d'attenter, sauf pour une juste cause, à la vie d'autrui que Dieu a déclarée sacrée
vous ne tuerez point – DIEU a
fait la vie sacrée — excepté dans le cours de la
justice
ne tuez personne, car Dieu a
rendu sacrée la personne, sauf dans l’exercice d’un droit légitime
La belle et si vigoureuse citation
de départ, il convient donc de la reconnaître & démasquer comme abusivement apologéti-que - intentionnellement tronquée,
bref mensongère.
Cela donne à réfléchir.
Les tueurs de Paris, ont-ils
désobéi aux injonctions d’Allah dans le Coran ? Ou seront-ils reconnus par
Allah comme d’authentiques djihadistes et martyrs?
Dans plus d’un verset du Coran
il est dit explicitement que les infidèles, il faut les tuer, et que telle est
la volonté d’Allah.
Cette doctrine a été
lapidairement confirmée par le Savant musulman Sheik Issam Amira, dans une
conférence à la prestigieuse Mosquée Al-Aqsa du Caire, le 1er mai 2015
— les infidèles, il faut les
éliminer. Il dit : cela n’a pas de sens de laisser jouir les
infidèles de la vie dans ce monde et manger les provisions accordées par Allah,
alors qu’ils ne croient pas en lui. Non !
à
sur le site memri TV /
relayé par http://iamnotashamedofthegospelofchrist.com/2015/05/12/
al-aqsa-mosque-address-we-should-fight-polytheists-who-refuse-to-convert-to-islam-or-pay-jizya/
La vie humaine, déclarée sacrée :
cela ne vaut donc pas pour les non-musulmans.
Et Allah, dans son infinie
miséricorde, va sans aucun doute accueillir comme martyrs les djihadistes qui
viennent d’assassiner plus de cent personnes et d’en mutiler quelques centaines
d’autres.
mercredi 11 novembre 2015
bribaire façon
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| peinture de Max Beckmann |
chapitre XXXVIII
1.
Ne rien attendre. Mais être
attentif à ce qui est. — (texte
retrouvé, 06 03 1994)
2.
Les milliers biographèmes de l’année
1994, ce sont autant de bribes d’un roman qui ne sera jamais écrit. À les
épingler ci & là, arrachés aux feuillets, cela compose un archipel d’îlots évanescents
dans une mer de néant.
Cahier de 154 pages, écrit du 6
au 17 mars 1994, fatras d’où je pourrais extraire quinze ou vingt lignes.
Cahier sauvé des flammes. Et donc précieux. Pardon du narcissisme. Un cahier
sur cent, c’est la proportion. La plupart des biographèmes abîmés à jamais. Paléontologie
sinistrée.
3.
Je lui avais dit : « Je
ne te pose pas de questions sur toi ». Je ne voulais rien savoir. Je ne
voulais pas entendre le mot nuit. — (texte retrouvé, 06 03 1994)
4.
Une des choses que je risque :
être le confident de ses nuits d’hôtel. — (texte
retrouvé, 07 03 1994)
5.
Ces moments magnifiques et
troublants lorsque dans « Trois Couleurs Blanc » Karol s’enfonce profondément
dans Dominique — et les cris de jouissance qui croissent jusqu’au
blanc.
Heureusement que je n’étais pas
assis à côté d’Elle lorsque cela se passa sur l’écran.
Mais j’étais à côté d’Elle,
lorsque, à la fin de « Fin de partie », la cave infernale s’est
ouverte sur le ciel ensoleillé. Ouverture aussi, ainsi, de la vulve sur l’éblouissement
de l’orgasme. — (texte
retrouvé, 11 03 1994)
6.
Brautigan
commence son dernier livre ainsi : J‘ai
vu une chaussure de femme toute neuve au milieu d’un carrefour tranquille de
Honolulu… — (texte
retrouvé, 11 03 1994)
7.
Les avatars de l’appréciable
appendice, la coda de l’affaire que je suis. Avant de me déchirer, cela devrait
m’émouvoir qu’elle ait eu envie de cette autre
bite. Elle ne voulait pas être femme seule ce soir-là, — elle s’est
arrangée. J’ai acheté quinze enveloppes, très chères, très belles. Ce sera pour
mes lettres. Quinze. Écrirai-je encore quinze lettres ? Je suis à la fois
confiant et incrédule. J’aurai le temps d’écrire quinze lettres. A la mi-mars
je pense aux lettres que peut-être j’écrirai. Occupation si essentielle. Les
quelques feuilles qui resteront. Cet effort, sans cesse, de parler contre l’aphasie
— j’ouvre la bouche, aucun mot, je crie, aucun
son. Si j’avais droit encore à quelques mots, quels sont les mots que je
choisirais ? — (texte
retrouvé, 12 03 1994)
8.
Elle commence à écrire vers l’âge
de trente-cinq ans, elle s’ennuie souvent à la cour impériale où elle est dame
de compagnie de l’impératrice Fujiwara no Teishi. L’idée lui vient d’écrire.
Pendant une dizaine d’années, de 1001 à 1010, Sei Shônagon écrira son « Makura no Soshi » [Notes de chevet], un des livres les
plus originaux de la littérature mondiale. Fatras de notes primesautières,
Montaigne ne fera pas mieux un demi-millénaire plus tard. Ses humeurs, ses
observations, ses réflexions, ses descriptions. Elle est ma lointaine sœur aînée,
je lui rends souvent visite, et elle m’accueille sans façons. Elle m’encourage
à persévérer dans ma bribaire façon d’écrire.
9.
S’il n’y avait que les songeries,
les tourments de l’âme… Mais il y a aussi cette soif du corps, l’inextinguible
instinct du membre qui se dresse et ne
pense qu’à ça : pénétrer — il recherche constamment l’occasion de
ressentir la sensationnelle sensation de pénétrer, et au sexe pénétrable le cœur
donne un visage, et inversement, ce visage qui obsessionnellement hante le cœur
(ce regard, ce sourire) : s’en approcher, l’atteindre, se l’approprier en
pénétrant le sexe auquel appartient ce visage. — (texte retrouvé, 17 03 1994)
10.
« As-tu été heureux dans ta
vie ? Et si oui, combien de temps ? » Cela pourrait être une
question dans l’impitoyable questionnaire de Max Frisch. Je réponds sans
hésiter : J’ai été heureux dans ma vie, pendant quatre ans, en me disant à
chaque instant je suis heureux.
Heureux : À cause d’une
femme. Et encore un inécrivable roman de deux mille pages.
LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS
lundi 9 novembre 2015
ramassis
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| Hans Sebald Beham, gravure, 1530 |
chapitre XXXVII
1.
Les petites phrases parfois un
peu simplettes de Bobin en disent plus long sur la vie et la mort que maintes
savantes & jargonneuses dissertations sur le phallus symbolique et la vulve
métaphorique. — (texte
retrouvé, 26 03 1996)
2.
Dans mon « Larousse »
il y a tout cela pour s’ériger : le monument, le tribunal, la cathédrale,
tout cela, sauf la bite.
3.
Le « Gaffiot », mon
vénérable dictionnaire latin, pour vagina
ne donne que : gaine, fourreau,
étui, enveloppe, faisant l’impasse sur le sens anatomique ; son
disciple « Bornecque » fait de même. C’étaient (et sont encore) les
dictionnaires attitrés de plusieurs générations d’étudiants latinistes.
Et pour membrum, l’acception sexuelle est escamotée ; mentula [quéquette] par contre est
répertorié, sans doute à cause de sa fréquence chez les poètes.
4.
Dans ses « Epigrammata de
diversis rebus, LXIV », Ausone évoque un certain Castor à qui était venue
l’envie de lécher des membres d’homme, lambere
cum vellet mediorum membra virorum, mais comme il ne trouvait personne qui
veuille venir chez lui, il s’en consola en léchant sa femme, uxoris coepit lingere membra suae…
5.
Dans le fabuleux paysage de la
caresse : le périnée — pour l’anatomiste un endroit secondaire sans
trop d’intérêt, pour les amants un Pérou mirifique. — (texte retrouvé, 08 06 1977)
6.
Petit Larousse au confessionnal :
J’ai encore semé à tous les vents…
7.
Deux mésanges viennent soudain
batifoler parmi les plantes de ma terrasse. Les hirondelles sont parties depuis
longtemps. Les mésanges restent, un poète tang ferait là-dessus un poème un peu
mièvrement mélancolique.
8.
Mes éventuels hagiographes, qui
commencent à cogiter à leurs posthumes obligations, faudra fermement les
avertir que dans l’ultime mouture il conviendra de ne pas omettre de marquer à
quel point j’aurai été, aussi, un prédateur sans scrupules.
9.
E** disait ta mésange pour mon membre avec lequel elle jouait tendrement, lui
faisant un nid chaud de sa main, mésange d’hiver.
10.
Parmi ce ramassis de caillasse,
je placerai de temps à autre, promis, une petite pierre un peu taillée.
LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS
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