vendredi 23 janvier 2015

messagère sans message

photo L. Sch.



Dans la première lumière du petit matin, la mer scintille de myriades d’étincelles, un petit nuage d’humidité coiffe le sommet de la montagne, le monde est beau d’une beauté qu’on ne peut pas imaginer plus belle, d’invisibles oiseaux s’égosillent dans les arbres en fleur, une brise légère fait bouger les feuilles, celle que j’aime est belle d’une beauté que je ne peux pas imaginer plus belle, c’est un jour sans pareil, encore un jour dans la suite des jours, encore un jour qui amicalement m’approche de l’amicale mort, les voluptés d’amour que nous avons connues ont été telles qu’on ne peut les imaginer plus voluptueuses, une minuscule bestiole sans nom crapahute le long du bord de ma table, bestiole sans nom et sans destin, messagère sans message, je respire, respire, comblé & exténué, le bonheur fusionnel que nous avons vécu ne peut pas être imaginé autre ou plus grand, et au moment où je m’apprête à devenir solennel pour dire des choses solennelles, mon regard tombe sur deux trois passereaux qui batifolent sur le béton, et avec chaque sautillement ils réfutent les gouffres & les abîmes, si on dit naïvement, me dis-je, des choses pareilles, c’est qu’on a connu la mystique, la seule authentique, la mystique immanente, celle de la beauté et de l’amour, vivace plénitude avant de mourir.
Le murmure du monde, vol. VII

jeudi 22 janvier 2015

deux mouettes in the blue sky

evening walk along the Atlantic - photo L. Sch.



En vingt jours, j’ai prononcé par jour six ou sept bouts de phrases, en dehors des commandes de repas, et des réponses aux courtoises routinières questions How are you? Thank you I’m fine, and you ?  parfois les gens m’adressent jovialement la parole, me voyant penché sur mes feuillets, ils demandent à quoi je m’occupe, et je leur donne quelques explications sur mon métier, qui n’est pas un métier mais est quand même un métier, et tout ça dans mon anglais approximatif, qui fait un abus de mots d’origine latine, et tout ça sous mon vieux chapeau, mon chapeau aux larges bords qui est censé me protéger des attaques du soleil contre mon trop haut front, et le soir je marche le long de la mer, contemple pensivement les grosses vagues de l’Atlantique lancer leur écume contre les rochers, elles font ça depuis tant de millions d’années, je suis à l’autre bout du monde, et me demande sans cesse ce que je fais à l’autre bout du monde, je pourrais tout aussi bien me demander ce que je fais au monde tout court, bout ou pas bout, j’ai à me transporter, dans mes sandales de clodo, avec le poids de ma tristesse, maudit rejet d’amour qui m’a en pleine poitrine frappé, brisant la moitié de mes côtes, alors je gémis un peu, et là-haut dans le ciel bleu je regarde deux (deux !) mouettes blanches voler, souveraines, portées par le vent, métaphore de légèreté. 
Le murmure du monde, vol. VII

picorer la poussière...

Hermanus Bay - photo L. Sch.



Permanent lancinant sentiment d’irréalité, comme si à chaque instant pouvait se déchirer la très fine membrane qui me sépare, me protège de la démence, tout ce qui autour de moi paraît si matériel, si réel, si solide, l’océan qui roule ses vagues autant que le gracieux oiseau au bec long et fin qui à deux pas de moi sautille en pépiant, gracile fragile facétieuse attendrissante créature, tout cela est si indiciblement dément, et le couple assis là-bas sur le muret devant le waterfront, la jeune femme a gracieusement posé sa main sur l’épaule de son compagnon, ils se taisent, ils regardent la mer, et une mouette plane, et trois tout à fait communs moineaux picorent nonchalamment et inutilement dans les interstices du pavé où il n’y a vraiment que de la poussière, mais qu’est-ce qu’ils cherchent mais qu’est-ce qu’ils cherchent, et moi dans quelles poussières est-ce que je picore inutilement, l’air humide sent si bon la mer, je suis plus vivant que mort, je dis avec des syllabes qui ne disent rien ce lancinant sentiment d’irréalité, juste avant que crève la membrane qui me protège.
Le murmure du monde, vol. VII