samedi 12 septembre 2015

les chutes tombent mal

photo L. Sch.


chapitre XXI

1.
De plus en plus souvent il se surprend à parler tout seul, bribes de phrases, en anglais, en français, en allemand, parfois en italien, jamais dans sa langue maternelle, commentaires qui accompagnent ses gestes, déclarations sur la vie, apostrophes drôles, solennelles, triviales, infantiles, clownesques, dramatiques.
C’est la solitude qui fait ça.
Mais ce sont aussi, sans doute, les signes avant-coureurs de la douce démence, sourde & sournoise, qui va peu à peu se nicher dans l’âme.

2.
Malgré la grande fatigue où je suis, j’ai travaillé à mes Elégies, j’en ai une trentaine, et encore deux ou trois en chantier.
Chantier vient de chanter — c’est un endroit où ça chante, dans mes Élégies ça chante, ce ne sont pas des airs, ce sont des mélopées, sotto voce.

3.
Disait Samy Frey à Nathalie Baye : Les femmes tuent le passé en le taisant, les hommes en en parlant.

4.
Il n’y a que la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse — Blaise Cendrars, « La Prose du Transsibérien »

5.
Ce n’est pas un marronnier ni un chêne, c’est un saule pleureur, Trauerweide.

6.
Strik a pris connaissance de la première livraison de mes Élégies et répond par retour du courrier, que et que, et que la scansion est parfois un peu bancale, que et que, et que les métaphores, et que je devrais étudier les vers qu’écrit Ovide après la défaveur dans son exil à Tomis près de la mer Noire, et que et que, et que les chutes tombent mal, tes chutes sont téléphonées.
Affres de la disgrâce, ça fait blablater.

7.
Le soleil est bas mais chauffe encore bien, c’est peut-être pour de bon la dernière journée de l’été, je suis assis au bord de la rivière, sous un saule pleureur, et je regarde l’eau, je regarde le ciel bleu et quelques petits nuages blancs dans le ciel bleu. un homme passe au milieu de la rivière ou passent souvent d’énormes péniches, il est assis dans un tout petit canot et rame avec lenteur a vigueur, je ne sais pas d’où il vient ni où il va, c’est une belle image, il va en amont, seul dans son canot, comme moi seul sur mon banc sous le saule pleureur, j’ai pensé que j’étais là par hasard et que je voyais cet homme par hasard, je pensais qu’il avait du bonheur à ramer, lui ne m’a pas vu, je ne sais pas quelles réflexions il aurait faites s’il m’avait vu, il aurait peut-être pensé, s’il m’avait vu sous mon saule pleureur, cet homme sous le saule pleureur sur la berge dans le soleil du soir, cet homme il faut l’imaginer heureux.

8.
C’est la première fois, en cinq mois, depuis mon installation ici dans le vignoble, que je vais, seul, m’asseoir au bord de la rivière et je pense que c’est sans doute la dernière belle journée de cet été, the sunny days are over…
Spinoza pensait qu’il fallait tout faire pour ne pas tomber dans la tristesse. Et il invitait ses lecteurs à cultiver la joie.
Une trentaine d’oies, des blanches et des tachetées, quittant la rivière une par une, en s’ébrouant, viennent claudiquer flegmatiquement sur la berge.
Elles ne s’intéressent pas à moi.
Je vais mettre quelques oies dans la scansion de mes Élégies. Pour énerver Strik.

9.
Spinoza avait 65 livres. Spinoza ne cite jamais. Spinoza disait : Mais savourez donc les parfums.

10.
Le saule pleureur m’émeut & m’accueille.
La rivière a une odeur mouillée.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit



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vendredi 11 septembre 2015

n'y a qu'à cheminer

Léon Spillaert, La porte ouverte, 1945



chapitre XX

1.
Le kaléidoscope fulgurant d’images-souvenirs que voit, dit-on, le noyé juste avant de mourir.

2.
On laisse derrière soi ruines, gravats & brisures, et on va, hay que caminar, n’y qu’à cheminer, zigzaguant jusqu’à la ruine ultime.

3.
Séisme dans l’âme, provoqué par l’irruption, sur une page lue, d’un nom de lieu, une ville, une place, un quartier — et je décroche de ma lecture. Et l’écharde du souvenir soudain jailli vibre au plus vif de la mémoire qui se met à saigner. Souvenir inoubliable, inoublié.
Soudain c’est là de nouveau, présence vive du passé, vertige devant le gouffre du temps, et profonde mélancolie. Mais prise de conscience aussi : je suis celui qui a vécu cela, je suis ce que j’ai été, ma vie est ce que j’ai vécu.

4.
Moments privilégiés, dans la solitude ou dans le partage ; moments où on n’a été témoin que de soi, moments aussi où on a été témoin l’un de l’autre.
Moments d’un amour. Ce qu’on a vécu, en cet endroit-là, avec une femme — et maintenant le souvenir du partage n’est plus partagé, la femme est loin, hors d’atteinte, ou elle est morte, ou elle ne t’aime plus, ne veut plus de toi.
Tu voudrais lui dire : Tu te souviens ? Mais elle n’est pas là, ne peut pas, ne veut pas entendre ta naïve sentimentale question, et tu ne sauras pas de quoi elle se souvient, tu ne sauras pas si elle se souvient, tu ne sauras pas si elle a envie de se souvenir, tu ne sauras pas si tu n’es pas seul à être heureux de ce qui s’est passé entre vous autrefois.
Ne pas savoir, ne plus savoir ce que l’autre, auquel on tient, pense & sent, c’est le stade où la solitude n’est plus que stérile & muette douleur.

5.
Qui suis-je ? Rien par moi-même. Je suis ce que les autres m’ont fait être. Truisme, je sais, mais je tiens à marquer ça comme ça.

6.
Je lis une étude sur le Jugement dernier dans l’art médiéval, quand soudain je tombe sur le mot Cluny.

7.
Bonheur & privilège des vieux couples : — Tu te souviens… ? — Tu te souviens… ? Et ils échangent leurs souvenirs communs, et ils soupirent, et ils sourient, et leurs visages tout ridés sont beaux.

8.
Chez nos amis québécois, c’est la machine à café qui est brisée, chez nous c’est le cœur.

9.
Je me souviens qu’un jour, attablé à une terrasse à Genève, je griffonnais dans mon carnet : nous ne vieillirons pas ensemble.

10
Elle se blottit, nue sous la couette, contre l’amant et, les yeux mouillés, murmure : de ceci je me souviendrai toujours, — scène qui se passe au VIIIe siècle au Sichuan, c’est dans un quatrain heptasyllabique de Sikong Yingwu.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit




jeudi 10 septembre 2015

nous y sommes

Léon Spillaert, Marine, 1946


chapitre XIX

1.
Dans la liste des livres manquants : le journal de Katherine Mansfield, les journaux de Max Beckmann, les journaux de Virginia Woolf, le journal de Delacroix, le dernier journal de Robert F. Scott, retrouvé au printemps 1912 à côté de son cadavre gelé, le journal de Sándor Márai à San Diego, il avait projeté de se suicider, n’eut plus à le faire.

2.
Er möchte noch die Restzeit mit etwas füllen, Leerzeit, es soll jetzt nichts mehr geschehen, nur noch atmen.

3.
En Europe il y a 4,1 millions de sans-abri.
En Europe il y a 11 millions de logements vides libres inhabités abandonnés.

4.
Avec un auto-apitoiement aussi infini que risible je me dis : Maintenant tu n’as plus que Strik.

5.
James Boswell dans la chambre de Louisa en hiver 1763 à Londres, ils font le jeu d’amour, l’aimable rideau de l’obscurité cacha notre rougissement, Louisa dit que c’était miraculeux, que ça dépassait les possibilités de la nature, James arriva cinq fois à la jouissance, ce qui l’avait préservé de l’amollissement et de la faiblesse, pensait-il, c’était l’abstinence.

6.
Entretien au ciel — Hitler dit à Moïse : En toute confiance, Monsieur Moïse, dites-moi, c’était bien vous qui avez mis le feu au buisson ?
Pour avoir raconté cela, un certain Dr Bergsträsser, en janvier 1934, fut condamné à dix mois de prison.

7.
Il avait acheté un revolver mais ne s’en était pas servi. Je m’attends à la révocation, je ne me bouscule pas, mais n’hésite pas non plus. Nous y sommes. Dernière inscription dans le journal de Sándor Márai à San Diego, le 15 janvier 1989. Il meurt le 22 février.

8.
882e lettre à Strik — A vingt ans, comme si j’avais déjà tout compris ; sauf que je ne connaissais pas encore la femme.

9.
Mon journal, cahier XXVI, 586 pages, écrit du 23 juillet 1962 au 26 février 1963, a été sauvé du désastre, parce que par hasard il ne se trouvait pas au grenier où tout a brûlé : une centaine de cahiers et plusieurs centaines de carnets.
Le cahier XXVI se trouvait au rez-de-chaussée et n’a qu’à peine été endommagé par l’eau. Je vais le relire. J’en parlerai à Strik. J’avais vingt ans.

10.
Parmi les innombrables travaux d’intendance : mettre un taille-crayon dans le tiroir de la table de nuit, pour les ultimes lectures du jour aussi il faut des soulignements. En ce moment, ce sont des choses que dit Modesta.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit


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comme quoi

Soulages



du coup je me verse encore un coup de blanc
du coup je lis le dernier Angot

du coup je réarpente la banlieue de la galaxie
du coup je donne un shampoing au chauve

du coup je me mets enfin à tutoyer la camarde
du coup je triple la dose du somnifère

du coup je réalimente mon stock d’encre
du coup j’écris encore un livre

comme quoi les coups servent



NOUVEAUX NEUVAINS


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dans les franges du silence

Léon Spillaert, peinture, 1921


chapitre XVIII


1.
Mes truismes, je les formule, comme pour projeter des ponts de fortune au-dessus des gouffres de l’ignorance et de l’inconnaissable.

2.
Dans la chambre du solitaire — Paul Léautaud, dans sa piaule mal chauffée à Fontenay-les-Roses, en 1941, la petite guenon affalée sur le radiateur, la chienne Miss sur son sofa et vautrés sur elle trois ou quatre chats, le chien Toto au pied du lit, trois ou quatre chats sur le lit et un ou deux dans le lit, la chienne Babette est dans la pièce annexe, derrière un grillage, de temps en temps la guenon accepte que l’un ou l’autre chat vienne s’étendre à côté d’elle sur le radiateur.

3.
Au lycée, les taches qu’on pouvait parfois voir sur le pantalon d’un camarade, nous les appelions Jonggeselleflecken, taches de célibataire.

4.
A Rome, au matin du 11 janvier 1581, Montaigne monte sur son cheval pour se rendre à la banque et en route il tombe sur un cortège avec des gens masqués et encapuchonnés qui conduisent le brigand Catena à la potence. Cet homme qui a tenu en crainte toute l’Italie, a été condamné pour meurtre, notamment de deux capucins auxquels il avait fait renier Dieu.
Il est conduit sur une charrette, assisté de deux moines qui le prêchent, et l’un d’eux lui présente continuellement sur le visage et lui fait baiser sans cesse un tableau où est l’image de Notre Seigneur.
Devant la potence, une poutre entre deux appuis, on continue à lui présenter le crucifix, jusqu’au moment où le bourreau le pousse pour le faire étrangler par la corde. Ensuite ils détachent le cadavre et l’écartèlent, on le détrancha en quatre quartiers.
Montaigne qui fait noter tout cela par son secrétaire dans le « Journal de voyage », fait remarquer qu’entre Rome et la France il y a une différence en ce qui concerne le traitement des condamnés à mort : Ils ne font guère mourir les hommes que d’une mort simple, et exercent leur rudesse après la mort — pour dire qu’ici, contrairement aux pratiques françaises, on ne torture pas le criminel avant sa mise à mort.
Mais il faut rappeler que, de la part de l’Église, une des principales censures que les inquisiteurs avaient prononcées contre les « Essais », c’était que Montaigne s’y était élevé contre la torture. Ils lui demandèrent d’enlever le passage où il fustigeait tout ce qui, dans le châtiment, allait au-delà de la mort simple. Pour l’Église du XVIe siècle il est inacceptable qu’on n’accepte pas la torture.
Montaigne, dans son livre, n’a jamais enlevé le passage incriminé.

5.
Les lettres à Strik, de la 303e à la 880e, ont été détruites — ce n’est pas une raison de ne pas les reprendre.

6.
Ed è subito sera — Salvatore Quasimodo

7.
Je n’ai jamais su apprendre par cœur un seul poème, mais je trimbale des centaines de vers (isolés), quintessence de poésie, saisir le noyau incandescent & insaisissable de l’existence, caractériser des situations cruciales de la vie, irradiations qui vont au-delà de la mort.

8.
Ces jours-ci il a fait grand soleil, et soudain le Soir.

9.
881e lettre à Strik — Sur la solitude, sur la chute définitive dans la solitude, sur les rayons du soleil et sur le crépuscule, sur la nuit qui s’annonce, sur le noir de la nuit, sur l’inanité des aurores, sur le silence, das Schweigen das Verschweigen das Verstummen, et toutes les syllabes qui vont encore frétiller dans les franges du silence.

10.
Le rayon du soleil comme métaphore. Abusive & dramatique. Un rayon ne transperce pas, ce n’est pas une dague. Sauf quand ça vous arrive.
Ognuno sta solo sul cuor della terra
trafitto da un raggio di sole
ed è subito sera


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit


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mardi 8 septembre 2015

dans la vacuité

peinture de Léon Spillaert


chapitre XVII

 1.
Elle entrouvre son peignoir, offre ses seins et demande à l’homme de poser sa main. Do you like the way I feel ? (« Blue Velvet »)

2.
Plusieurs fois par jour le réflexe d’aller sortir un livre du rayon, un livre précis dans un rayon précis, aller au rayon Chestov où sont cinq ou six livres (achetés en 1967), pour rechercher le passage où il parle de la banlieue de la vie, où il parle de la Bodenlosigkeit, et il y avait, en note, le beau mot russe pour Bodenlosigkeit, Boris de Schloezer n’avait pas réussi à traduire le mot en français, et avait donc mis l’équivalent, proche, de l’allemand, pas de sol, pas de solidité, pas d’ensolement, pas de fond, pas de fondement, pas d’enracinement, nous flottons dans la vacuité.

3.
Plus tard elle dit : Come to my bedroom. (“Blue Velvet”)

4.
Le rayon Chestov, dans ma bibliothèque, n’existe plus, l’étagère où étaient Chestov et Kierkegaard et Cioran n’existe plus, la rangée des étagères philosophiques n’existe plus, le grenier où étaient les étagères n’existe plus. En allemand, pour grenier, on dit Boden, le grenier s’est effondré, les poutres ont brûlé, Bodenlosigkeit…

5.
Privauté, comme une sorte de droit acquis : poser mes paumes sur ses seins, l’infinie douceur de ses seins. Ses seins où je posais, immobile, ma paume au début de la nuit avant qu’elle s’endorme.
Privauté des mots, quand je la regardais en face de moi et disais : Je regarde tes nénés, je disais ce mot enfantin, mot d’enfance, l’émotion devant les seins est infantile, c’est une des plus anciennes émotions, oubliée mais sans cesse remémorée.
Quand je pose mes paumes sur tes seins, je te touche à peine, mes paumes prennent tellement la forme de tes seins qu’elles ne semblent articulées, façonnées que pour ce geste-là, mes paumes ne servent à rien d’autre qu’à englober tes seins. Et très attentivement je guette ton regard pour être sûr que, pour savoir si mon geste te plaît, te fait du bien, pour savoir si ça t’émeut que je sois ému.
Tes seins, tant d’autres les regardent, moi sur tes seins, j’y pose mes paumes.

6.
Les seins, on les voit, même quand ils ne sont pas nus. Les seins ne peuvent pas se cacher. Les seins sont objet de pudeur. De pudeur et de honte.
Les femmes cachent les seins mais les montrent aussi, certaines avec fierté. Les hommes, instinctivement & spontanément, regardent les seins. Les hommes ne se lassent jamais de regarder les seins des femmes, sans cesse ça les émeut & excite.

7.
Modesta adolescente, au couvent, dès que ses seins commencèrent à s’arrondir, avait l’obligation de les aplatir en les emmaillotant dans des bandes épaisses & rêches sous sa robe de moniale.

8.
Au Concile de Néponucée, au début du Ve siècle, le 18e point à l’ordre du jour était la question de savoir si les chérubins avaient des seins, le débat dura de matines jusqu’à complies.
Lorsque passe au dessous de nos nuages un escadron de chérubins, déclare Basile de Cos (361-420), l’air est tellement attendri d’être fendu par les jumelles rondeurs qu’il se met à vibrer imperceptiblement avec une suavité spécifique qu’on appelle le frémissement chérubinique.
Nicodème de Cappadoce (344-428) demande que soit retenu qu’il ne faut pas confondre les seins des chérubins avec ceux des femmes, en effet, dit-il, sur les tuniques immaculées des chérubins, à cause de la finesse et presque transparence de la soie, nous apercevons nettement les doubles collines mais jamais cette sorte de saillie, cette délicate protubérance intermittente du mamelon qui s’érige, puisque les chérubins n’ont jamais froid et ne sont jamais excités.
Le représentant de la Basse Éthiopie rapporte qu’un mystique de son pays a eu plusieurs lévitations à la seule vue extatique d’un torse de chérubin, et ce mystique, dans ses comptes rendus « De visionibus rerum caelestium » avait explicitement parlé de courbures.
Et il y eut encore plein d’autres arguments pertinents & persuasifs, de sorte que le vote final, au soir du 18 avril 419, n’a rien de surprenant : 132 votes pour les seins des chérubins, 20 contre, et pas d’abstention.

9.
Hans Christian Andersen, en 1834, dans son auberge romaine, seul. Avec son membre.
Frank Wedekind, en hiver 1894, dans sa chambre d’hôtel parisienne, avec Alice, il fait bien chaud dans la pièce, le feu crépite dans la cheminée, Alice a défait ses longs cheveux, ôté sa robe et ses bas, ils fument, causent de choses et d’autres, Frank a posé les pieds d’Alice sur ses genoux, cajole les jolis orteils, en les écartant un à un, délicatement, puis il sépare les pieds, s’agenouille, sépare les jambes, et lèche, ohne mich im geringsten sinnlich dabei aufzuregen [sans du tout m’exciter sensuellement], il savoure la délicatesse offerte pour elle-même, um ihrer selbst willen, Alice a les jambes relevées sur les épaules de l’homme et lui tape avec les talons dans le dos, pour l’éperonner, le stimuler, et le tenant fermement par les cheveux lui impose son rythme, elle tremble, tressaille et se cabre, a la fin elle hennit comme une pouliche, Frank remet sa mâchoire en place et dans la bouche sent se mêler au goût de la femme celui du sang : il s’est déchiré le frein de la langue, tu es mon amour, dit-il en zézayant.

10.
Avant qu’il parte, elle lui dit : I still have you inside me. (« Blue Velvet »)

LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit


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lundi 7 septembre 2015

trépassés qui passent

Léon Spillaert, Paysage, 1900


chapitre XVI


1.
On disait cela autrefois : Je retiendrai tout cela dans mon cœur, on ne dit plus comme ça aujourd’hui, je ne dis pas : Je retiendrai tout cela dans mon cœur, je dis : Tout cela sera stocké dans la chimie de ma cervelle, qui est un endroit très mystérieux mais quand même tout à fait localisable, concret & matériel. C’est là que sont maintenant les mots qu’elle disait autrefois. Et les toutes douces plaintes de sa volupté.

2.
Boileau, dans une lettre du 7 décembre 1703 à Brossette, écrit : m’étant quelquefois couché janséniste tirant au calviniste, je suis tout étonné que je me réveille moliniste approchant du pélagien… — manque juste le pyrrhonien, et c’est tout le XVIIe siècle. Et quelques épicuriens & athées qui se cachent.

3.
Modesta, en pleine nuit, toute seule dans la grande maison, et n’arrivant pas à dormir, était sortie dans le parc se promener. Des bruits sourds et feutrés dans son dos la firent se retourner, et elle reconnut l’homme qui autrefois l’avait aimée et qu’elle avait aimé. Elle lui demanda pourquoi il voulait la voir. Il répondit qu’il était malade, très malade, qu’il était condamné. Et il demanda si elle le reconnaissait. Elle répondit : Je te reconnais, mais je t’ai tué à l’intérieur de moi.
Ils parlent longuement dans le noir de la nuit, et au petit matin, elle emmène l’homme dans sa chambre.
Il dit : Je veux t’entrer dedans jusqu’au cœur.

4.
Un livre dans lequel on relaterait de façon minutieuse des scènes de masturbation, l’endroit, les circonstances, l’âge du protagoniste, une femme de cinquante-huit ans à Leningrad, un homme de soixante-quatre ans à Managua, une fillette de onze ans à Glasgow, un garçon de seize ans à Gustavia, chef-lieu de l’île Saint-Barthélémy, etc., chaque fois dix à quinze lignes — le livre a été fait, exquis : « Plaisirs singuliers » de Harry Matthews, chez P.O.L, 1983.

5.
H.C. Andersen, à Rome au petit matin du 1er janvier 1834, se battait dans son cauchemar avec une chauve-souris dont les ailes n’arrêtaient pas de grandir, et quand il arriva enfin à maîtriser le monstre, il se réveilla, mit sa redingote et alla se promener, visita la chapelle Sixtine où il aperçut le Pape et entendit de la musique, sans doute Gabrieli, il se sent mal, malade, maladif, puis il quitte les lieux et rentre à travers des ruelles sales et boueuses, immondices & excréments, il passe tout l’après-midi à l’auberge, sur son matelas, et l’idée lui vient de se manuéliser, la giclure le mouille jusqu’au menton, le soir le sirocco souffle son haleine chaude le long des venelles, après le dîner chez Matteo, coniglio con fagioli, il s’installe devant la chandelle et note la journée dans son cahier, comme il le fait chaque soir, et inscrit scrupuleusement aussi la séquence de la manuélisation, deux lignes et demie que son éditeur, bien des années plus tard, raturera.

6.
C’est la quatrième ou cinquième fois qu’on se rencontre, je commence à mieux le connaître, beaucoup mieux même, et même comme si je le connaissais depuis toujours, j’aime sa mélancolie, comme j’aime son enthousiasme, je lui dis : Tu es un mélancolique enthousiaste, il sourit, j’aimerais sonder cela en lui, cette blessure fondamentale que l’on devine et que j’aimerais comprendre, mais il faudrait être Tolstoï et écrire cinq cents pages.

7.
Par le pont mousseux passent les trépassés, comme sur une vieille image, traînant la savate, parce que le pont mousseux s’appelle le pont des trépassés, c’est sur l’étiquette, ils ont l’air si tristes parce qu’ils n’ont plus de mémoire, ils ont laissé la mémoire derrière eux, toute leur vie était un enjeu de mémoire et il n’y a plus de vie, plus d’enjeu, plus de mémoire, juste ce pont mousseux, qui depuis toujours s’appelle le pont des trépassés, et tu les regardes traîner la savate, tu es planté là, avec toute ta mémoire, avec tout l’amoncellement de tes souvenirs, Anapurna de réminiscences, tu les vois cheminer, trépassés qui passent, interminablement & depuis toujours, le pont mousseux est vide et désert, c’est dans ta tête, il y en a parmi eux que tu connais, tu cries je vous connais je vous connais.

8.
Quand Lhasa de Sela mourut à Montréal le 1er janvier 2010, il neigea sur la ville pendant quarante heures.

9.
Sur un ton badinant, elle me dit des choses qui me rendent si triste, que peu après, en pleine journée, je me couche pour dormir profondément pendant deux heures, et quand je me réveille, la tristesse est toujours là — et je passe le reste de la soirée à me demander : Et Proust, comment Proust aurait-il thématisé cela ?

10.
Wittgenstein, quand avec son bout de crayon obtus, faisait une petite note, Bemerkung, se disait : encore cette petite note, et puis encore une, et encore une, remettait une bûche dans la cheminée, et toussait un peu, et soupirait un peu, puis souriait un peu, parce qu’une idée lui était venue, et il attrape son bout de crayon obtus et note : We are satisfied that the earth is round.

LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit



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samedi 5 septembre 2015

surtout pas de couac

peinture de Léon Spillaert


chapitre XV

1.
Il fait froid dehors, depuis le nord, ça menace. A l’abri dans la maison montagnarde, Liu Jingxi (1241-1320) suit du regard un nuage solitaire au-dessus de la cime des montagnes, puis aperçoit au bord de la fenêtre un papier collé à l’empois, calfeutrage contre le vent du nord. L’aspect de ce papier l’intrigue. Il le détache, le défroisse, c’est un manuscrit. Il le déchiffre. C’est un mémoire scellé sur la dynastie du passé, sans nom d’auteur. Cela annonce le péril imminent d’une invasion de barbares qui vont déferler par les cols du nord.
Puis, tout songeur & mélancolique, Liu Jingxi prend son pinceau et trace un quatrain qui évoque la cime des montagnes, et un nuage solitaire, et un vieux manuscrit oublié & perdu qui calfeutrait la fenêtre dans la maison montagnarde.
Et la menace, on ne sait pas ce qu’est devenue la menace.

2.
Deux hantises qui alimentent en permanence les livres de Jacques Chessex : Dieu et le sexe de la femme. Et ce n’est pas une polarité : Il n’y a aucune distance entre le puits des femmes et Dieu (« L’interrogatoire », 2011), ou encore : Dieu était enfoui au creux le plus secret de la désirée et de l’aimée (ib.).
En quoi il fait écho à Calaferte, cet autre obsédé de la même polarité : Quand le Sexe s’éteindra — Dieu sera réellement mort.
Et Pouchkine dans le « Journal secret, 1836-1837 » : Le minou est le secret de la vie et de la mort. Cette chair rose, humide, ombrée de boucles mousseuses, cette vision hypnotisante du vaisseau charnel, est le visage de Dieu.

3.
Fabio prend l’aimée dans ses bras, la serre contre lui, aphone & intimidé, n’arrive pas à prononcer un mot, ne dit pas je t’aime — il lui prend juste la main et la guide jusque là où est la raideur.

4.
Interrompre ça, couper court, Saint-Évremond écrit dans une lettre au jeune Dery, page de Mme Mazarin, qui était beau garçon et chantait assez bien, d’entreprendre quelque chose pour préserver ça, le teint pour longtemps et la voix pour toute la vie — et je vous dirai avec tous les termes d’insinuation qu’il faut vous faire adoucir par une légère opération. Et il explique au garçon que, par la suite, les succès qu’il a maintenant ne vont pas s’interrompre dans trois quatre ans. Aujourd’hui vous parlez aux Rois avec familiarité ; vous êtes caressé des Duchesses ; loué par toutes les personnes de condition, quand le charme de votre voix sera passé, vous ne serez que le camarade de Pompée [le nègre de Mme Mazarin] et peut-être le mépris de M. Stourton [page de Mme Mazarin]. L’argument est persuasif : le mérite qui suit l’opération est aujourd’hui assez reconnu ; et pour une maîtresse qu’aurait M. Dery dans son naturel, M. Dery adouci en aura cent. Et puis, avoir femme signifie avoir enfants, votre fille se ferait engrosser, votre fils se ferait perdre. Votre femme vous ferait cocu.
Faute d’avoir une femme au bout de ton membre tu en auras des dizaines dans tes bras. Homme coupé, adouci, quelle chance tu as.

5.
Quand, pendant l’essayage de souliers, on dit : J’aime beaucoup, c’est bon pour les souliers ; quand, à table, au dessert, on dit : J’aime beaucoup, c’est bon pour le confiseur ; quand, en amour, on dit : Je t’aime beaucoup, c’est un enterrement.

6.
Mourir : Montaigne, dans sa jeunesse, pensait qu’il faut cogiter ; vieillissant, il pensait qu’il faut vivre.

7.
En attendant l’issue fatale, on s’affaire, on administre administre, papiers papiers, l’eau & l’électricité, qu’il n’y ait pas de couac, surtout pas de couac, pas d’interruption de fourniture, parce qu’il faut vivre, dans la lumière, et prendre des douches, se laver les dents, tirer la chasse d’eau, trier les déchets, papier carton verre plastic métal, faire provision de PQ, mettre étiquette sur la boîte aux lettres, mettre étiquette sur la sonnette, qu’on puisse vous situer, trouver si on vous cherche, le livreur avec un colis Saint-Évremond, le menuisier avec l’ultime boîte.

8.
Chronologie — L’Étranger de Camus fut publié en juillet 1942, quelques jours avant la rafle du Vel’ d’Hiv.

9.
Les amours de la panthère, c’est violent & véhément, pendant une semaine, puis plus rien le reste de l’année.


10.
Sur son lit de mort à l’hôpital, Italo Svevo, un moment joint les mains, et sa femme Livia Veneziana, lui demande s’il veut prier, il répond : Quand on n’a pas prié toute sa vie, c’est inutile au dernier moment.
Et la dernière cigarette, il ne la fume pas, subtil hommage à Zeno.

Dans "Une vie", il avait écrit: On meurt dans l'état précis où on était né: avec des mains faites pour saisir et incapables de serrer.