dimanche 14 mai 2017

AUTRE LIASSE, chap. 27 - syntagme qui me fait des larmes

peinture Jean Dubuffet



chapitre 27


1.
Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager.


2.
Ils sont ensemble, depuis une heure à deviser, il est venu la voir chez elle, elle lui montre des documents sur l’écran, puis soudain fait pivoter sa chaise et dit : Tu ne m’as même pas encore demandé quelle culotte je porte, et elle soulève sa robe en écartant les jambes, et dit : Tu veux voir mes poils ?


3.
Dans l’ancien grenier, sur la dernière des 70 étagères (500 planches, 15000 livres) de la littérature française en ordre alphabétique il y avait une dizaine de Valéry, une dizaine de Wajsbrot ainsi qu’un Wittig et deux Wolfromm.


4.
Je lis peu de romans, trop peu de romans, presque pas de romans, ce sont autant de lacunes, je ne fais pas de réflexions sur l’écriture romanesque comme fait M. L. Kaschnitz dans « Orte und Menschen » (1986, posthume), quand elle commente des personnages de Beckett, Bachmann, Böll, Johnson. Je lis « La nature exposée », le dernier roman d’Erri de Luca, à raison de cinq à dix pages par nuit, depuis deux semaines. J’avais commencé, avant le Feu, de lire « Der Tod des Vergil » de Hermann Broch, à raison de quelques pages par semaine, à haute voix. Le livre a disparu.


5.
Dernier tiers d’avril. Printemps. Jeune verdure partout. Je n’ai pas vu ni senti ce printemps venir : j’étais sur d’autres continents (en Amérique centrale, en Afrique noire et au Portugal). Le printemps est là, sans qu’il soit venu. Cela me perturbe. Le rythme du dedans et celui du dehors sont déphasés. Le cheminement vers la mort est chaotisé, ça me fait des syncopes dans la métaphysique. Je dois me réadapter. Le 20 avril il fait grand soleil le matin, et 3 degrés. Depuis mon retour du Portugal, je me suis installé au grenier, grand bureau sous la fenêtre. Et tout autour les étagères avec les livres qui sont encore en grand désordre depuis le déménagement il y a deux ans, après le Feu. Je commence à ranger, mets des étiquettes sur les planches. Sur de petits chevalets je pose les livres que je suis en train de lire : « Ulysses » de Joyce, lu depuis cinquante ans, « Ultima necat », le journal intime de Philippe Murray, « Rhetorik des Schweigens. Versuch über den Schatten literarischer Rede » (1981) de Ch. L. H. Nibbrig (livre rescapé, acheté en octobre 1981, jamais lu). Au grenier il y a grand silence, grosses Schweigen. Je ne vois qu’un petit carré du ciel, rien d’autre. Les livres bruissent autour de moi. Je me concentre, choisis parmi tous les livres, ce livre-ci puis ce livre-là, les lectures s’enchevêtrent. Quelques pages dans « Die Notizen » de Hohl, Reden Schwatzen Schweigen, j’ai lu la moitié de « Das Ende der Welt », le roman de Ransmayr sur l’exil d’Ovide au bord de la Mer noire, lecture en suspens depuis quelques semaines, mais ça reprendra, le livre reste ouvert, continue à appeler, je sens encore Ovide tout vif, réminiscences & visions qui s’enchevêtrent à tant d’autres lectures, puis, en guise d’intermède, sur l’écran, un homme nu dont le sexe érigé est avec ferveur fellationné par une femme nue, au bout de dix minutes il éjacule sur et dans la bouche de la femme, selon « Le Petit Robert », la pornographie, c’est la représentation de choses obscènes, et obscène, c’est ce qui blesse délibérément la pudeur en suscitant des représentations d’ordre sexuel, le philosophe Ruwen Ogien fait remarquer que même la carte de l’Union européenne, qui n’a rien de spécifiquement sexuel, peut susciter des représentations d’ordre sexuel, et pourrait donc, selon la définition robertienne, être réputée pornographique, chaque matin, de 1894 à 1914, Valéry remplit les pages de ses cahiers, deux cent soixante cahiers en vingt ans, différents formats, différentes encres, le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir entre deux pensées, je ne sais pas si Valéry a laissé des notes sur la pornographie.


6.
Après le petit repas qu’ils ont pris dans la cuisine, il va vers elle, de l’autre côté de la table, la fait se lever de sa chaise, tombe à genoux devant elle, l’entoure de ses bras, la serrant contre lui en pressant le visage contre son ventre, il lui déboutonne le pantalon, le baisse et met la bouche sur le coton blanc de la culotte, à l’endroit du pubis, puis baisse la culotte et introduit la langue parmi les poils en séparant les nymphes, lèche longuement, lentement, savourant l’odeur et le goût, elle commence à flageoler sur ses jambes, elle dit : viens, et ils montent à la chambre.


7.
Narratologie ― Ecrire à l’indicatif du présent, cela désanecdotise.


8.
Deux petits bergers illettrés portugais, Fransisco (9 ans) et Jacinta (7 ans), en 1917, racontent que la Vierge Marie leur est apparue ; deux ans plus tard ils meurent de la grippe espagnole.

Le Vatican, cent ans plus tard, sur la base de deux miraculeux miracles, vient de les canoniser : ils sont saints maintenant.

L’Eglise catholique, pour les besoins de sa bigote cause, abuse de deux enfants. C’est la pédophilie élevée au rang du sacré.


9.
Films d’horreur et littérature d’épouvante, j’ai toujours tenu cela éloigné de moi. Pourquoi ajouter des horreurs imaginaires à celles de la réalité ?

Les auteurs de ce genre d’ouvrages, me semble-t-il, n’ont jamais été touchés vraiment par la réelle cruauté et laideur humaines.

S’ils avaient pris à cœur, et ne serait-ce que deux ou trois pages dans Primo Levi, Varlam Chalamov ou Jean Hatzfeld, ils n’auraient plus eu envie de fantasmer sur l’angoisse et sur le sang.


10.
You better deal with me ― syntagme qui me fait des larmes.




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit



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vendredi 12 mai 2017

NOUVEAUX NEUVAINS - Pour la dernière fois

peinture Ferdinand Hodler



la question du vrai-dire
avec le temps se crucialise

il ne reste plus assez de temps
pour atermoyer & tourner autour

et on se rabat résolument
sur l’injonction élémentaire :

dire ça ici & maintenant
comme ça & pas autrement

dire : pour la dernière fois



NOUVEAUX NEUVAINS
inédit



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jeudi 11 mai 2017

AUTRE LIASSE - chapitre 26 - Autant de vertiges

Notizen, photo L. Sch.



Chapitre 26


1.
Le bureau du grenier, sous la fenêtre dans le toit, est grand et lumineux, deux mètres de long, quatre-vingt centimètres de large, deux plantes, deux lampes, quatre pots (deux en terre cuite, un en métal, un en verre), avec une centaine de stylos feutre et crayons couleur, cinq chevalets (de ma fabrication), quatre où sont posés des livres, un album du Caravage ouvert à la page du sacrifice d’Isaac, un chevalet vide où sera mis le livre à lire, à plusieurs endroits des livres posés, les uns verticalement, les autres horizontalement, en piles, il y a quatre piles à une dizaine d’ouvrages chacune, trois regroupements de livres à la verticale, ‒ et tout autour, dans le grenier, une cinquantaine de hautes étagères où les livres sont placés en ordre alphabétique ou thématique, ‒ les livres disséminés sur le bureau sont en cours de lecture, une cinquantaine, lecture permanente, enchevêtrée, je lis tour à tour cinq à dix pages, rarement plus, ce sont autant de vertiges, ‒ et de temps en temps j’écris.


2.
Donald Hall a 43 ans quand, en 1971, il publie chez Harper & Row son « The Yellow Room, Love Poems » ; quarante-cinq ans plus tard, je commande son livre chez un bouquiniste américain, livre d’occasion, bon marché, qui provient de la bibliothèque du « Antietam Bible College » à Hagertown dans le Maryland, un tampon sur la page titre en fait foi ; sur la même page, une déclaration, tamponnée elle aussi : All the views expressed herein are not necessarily those of BCC.

Recherche faite, le Collège se présente comme suit : Antietam Bible College is to Biblically and academically train and equip born-again believers with skills to rightly divide the Word of God, to effectively communicate the Gospel of Jesus and to make Christ-honoring life application.

Dans une enveloppe collée sur la page de garde arrière se trouve une fiche de prêt : date loaned / borrower’s name ― il n’y a pas de date, pas de nom. Le livre n’a pas été lu ; aucun born-again believer n’a lu ces poèmes d’amour. Je suis le premier lecteur.


3.
Le manomètre vital est un appareil que j’ai conçu sur le modèle du manomètre de Bourdon : un cadran échelonné de 0 à 100, avec une aiguille pivotant à partir du centre.

Ce dispositif sert à mesurer la pression vitale, tonicité physiologique autant que tension psychique, étant entendu que le corps et l’âme sont étroitement unis, groddeckiennement, au contraire de l’archaïque & trompeuse théorie cartésienne.

La valeur quantitative pointée par l’aiguille fait implicitement la synthèse entre le physique et le psychique : il y a, en fait, deux manomètres préalables, en amont, en retrait, mais purement virtuels, (immatériels en quelque sorte, sinon imaginaires) qui mesurent séparément l’âme et le corps, mais on comprendra que ces valeurs hypostasiées n’auraient, si on les connaissait (mais on ne les connaît pas), qu’une pertinence abstraite et purement indicative sans autre intérêt que de produire la synthèse.

L’élément central, crucial, névralgique du dispositif, c’est l’appareil de synthèse hautement sophistiqué, malgré sa taille relativement modeste, c’est là que convergent les informations des manomètres virtuels : millions de micro-données à la seconde, analysées et synthétisées, pour alimenter la mesure et définir la position de l’aiguille.

Pour chaque position actuelle de l’aiguille, on peut activer le bouton rouge d’analyse qui fait apparaître sur l’écran une caractérisation détaillée de l’ensemble des données quantitatives transmuées en analyses & descriptions qualitatives (toute la physiologie, toute la chimie ainsi que toutes les strates & ramifications des états d’âme).

Mon appareil est encore à l’état de prototype, mais il fonctionne, pour le moment rudimentairement ; les valeurs sont prélevées six fois par jour : au réveil, à midi, à 16 h, à 20 h, à 0 h, avant le sommeil.

Plus tard seront élaborées des technologies pour prendre aussi des mesures pendant le sommeil ; pour cela il faudra éventuellement installer un troisième manomètre virtuel.


4.
Orchidée sur la table de travail ― ça met encore du sexe dans ma vie.


5.
Quai de Seine, l’eau du canal étincelait, il y avait soleil, une mouette, nageant sur l’eau, tournait autour de sa copine, qui à côté d’elle flottait, ventre en l’air, noyée, elle la touchait encore et encore du bec, pour la faire ressusciter, mais dans le règne des mouettes, on ne ressuscite pas, la mort c’est la mort, la mouette morte flottera encore un certain temps, il reste de l’air à l’intérieur, puis les molécules se désagrègent, se désorganisent, le cadavre s’appesantira, et la mouette morte, au lieu de s’envoler, finira par sombrer, jusqu’à la vase du fond, où toutes sortes de gluantes vermines vont l’ingurgiter et la digérer, il y aura aussi des poissons charognards qui se feront un plaisir d’empêcher la résurrection de la mouette.

6.
Rassemblement d’une centaine de jeunes gens sur la petite esplanade devant le marché Stalingrad, quelques-uns se mettent en cercle, chantent et dansent, ils sont jeunes, ils sont noirs, à l’exception d’une jeune femme qui a un saxo pendu à son cou, je reste là, au bord du cercle, à les regarder, le climat est un peu gris, et moi aussi, ça ne change rien à leur bonne humeur, une jeune femme m’aborde, black & souriante & très belle, ils font ça, dit-elle, pour le Seigneur, dans la main elle a un paquet d’enveloppes, elle m’en donne une, c’est une lettre pour vous, personnellement, dit-elle, plus tard, à la terrasse du quai de Seine, j’ouvre l’enveloppe, sur laquelle il y a le mot personnel tamponné en rouge, je déplie le feuillet, c’est signé Dieu, page remplie de vingt et une citations bibliques, Ancien et Nouveau Testament : Genèse, Deutéronome, Jérémie, Ecclésiaste, Mathieu, Jean, ainsi que huit fois S. Paul ― et tout cela confirme noir sur blanc l’opinion que j’ai de cette exécrable religion : ce ne sont que menaçantes injonctions d’adhérer à ce Dieu qui a sacrifié son fils pour sauver l’humanité, et me sauver moi aussi, personnellement, mais si je n’écoute pas, je serai condamné pour l’éternité, les jeunes gens qui m’ont soumis ce maléfique papier, sont heureux et joyeux, je ne comprends pas pourquoi, le gourou qui les inspire s’appelle Pasteur N. Pedro, chef de la secte Charisma Eglise Chrétienne, agenouille-toi, sinon tu brûleras éternellement, je replie le feuillet et le remets dans l’enveloppe, et je regarde le soleil étinceler sur le canal.


7.
En 1952, le vol Londres/New York, dans un Lockheed Constellation, durait dix-sept heures.


8.
A l’improviste les premières mesures du concerto pour violon de Mendelssohn, je pleure.


9.
A considérer l’activité manuelle : la plus spécifique spécialisation de mes doigts c’était les lentes errances dans le paysage vulvaire, et jusqu’à la finale descente au fond de la grotte magique ― et la poignante bande originale du son.


10.
Intuition, soudain ce matin, au milieu de l’escalier, que la centrale énergétique à l’intérieur de mon système pourrait flancher ou même tarir, qu’elle ne fournisse plus la force d’être sinon la joie de vivre, et qu’une fatigue dévastatrice s’abatte, me paralyse et m’empêche d’avancer. Et je m’arrêterais : peux plus, veux plus.

Au plus profond il y a déjà la mort à l’œuvre, encore encapsulée, mais en pleine activité, guettant l’instant propice ― son instant pour tout faire sauter.

La mort ne vient pas du dehors ― elle est là, en permanence, dedans.



AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit


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mercredi 10 mai 2017

NOUVEAUX NEUVAINS

De Staël, The Sun, 1952



eux ne pensent pas ce que pense
ne savent rien de ce qui m’importe

cette exclusion est un tel soulagement
ils me sont tout à fait étrangers

je les vois avec sereine sympathie
ils ont leur vie dont je ne sais rien

à aucun moment ils n’ont à s’inquiéter
de moi ― et ça me fait grand bien

quand j’arrêterai ils continueront


*


dans une lettre à Pascal Q. j’écris
combien j’ai besoin d’écrire cette lettre

semaine après semaine, mois après mois
je continue à te lire, ébranlé, éperdu

toi présent sans cesse au plus vif de ma vie
envie de t’écrire ça dans une lettre

je lis ton nouveau livre, encore un livre
voulais juste te parler de ça dans ma lettre

plusieurs feuillets que je ne t’envoie pas


NOUVEAUX NEUVAINS
inédit



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mercredi 15 mars 2017

perdu perdu

peinture Paul Klee, 1930







perdu perdu je suis perdu
c'est pas grave, je suis en vie

j'envoie ça comme télégramme
à celle qui m'a perdu

elle répond pas, évidemment
que répondrait-elle

puis je veux faire de tout ça
un petit poème de neuf vers

et ça ne donne rien, je suis trop perdu








 

mardi 7 mars 2017

immortalité - PROSERIES, chap. 114

peinture Pierre Aleschinski



114.

Il y a… il ne faut jamais commencer une phrase par il y a, et encore moins un alinéa ou un chapitre, ça n’annonce rien de bon, par contre quand l’alinéa (ou le chapitre, au cas où l’ouvrage est composé de chapitres) est déjà bien amorcé, on peut mettre il y a, soit pour introduire une phrase déclarative, soit pour lancer une énumération significative, il y a, donc, il y a surtout cette constatation infiniment mélancolique (et alarmante aussi) que les paroles dans leur ensemble sont essentiellement volatiles, éphémères & sans poids, plus nombreuses que tous les grains de sable de tous les Saharas imaginables, et par contraste le nombre moindre, mais tout de même encore superlativement important, de toutes les paroles figées/fixées par l’écriture, scripta manent, les choses écrites demeurent, attachées, retenues, captées, ancrées, amarrées, par la puissante magie des lettres de l’alphabet, ces deux douzaines de signes élémentaires & prodigieusement efficaces, quand William S. Burroughs écrit, le 28 juillet 1997, muré dans son cagibi à Lawrence (Kansas) que comparé aux chats on est relativement immortel, c’est des paroles non volatiles, puisqu’on les a, là, sous les yeux, paroles fixées, inamovibles, depuis vingt ans & à jamais, il vivait à Lawrence (Kansas) seul avec ses chats, il n’y avait plus que des chats dans sa vie, cinq jours plus tard, cinq jours après sa phrase sur les chats, le 2 août 1997, il meurt.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VI
inédit





dimanche 5 mars 2017

it's about a woman

painting by Nicolas de STAEL




if she will never come back
that means she’s gone for ever

it’s about a woman who died
it’s about a woman who lives

I mean I say I’m told it’s written
my words & not my words

it’s about Yvonne in Cuernavaca
words written & read in a novel

it’s about the life & love I’ve lived






NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5

inédit



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mercredi 22 février 2017

balbutiement - PROSERIES, chap. 113

peinture Paul Ribeyrolle



113.


En balbutiant dire ce que le balbutiement veut dire, puisque ce qui est dit ne dit pas encore ce qu’il y a à dire, l’élan de dire ne fait que, indéfiniment, préparer le terrain du dire, quelque part, en un lieu indécelable qu’on appellera, faute de mieux, derrière l’horizon, se prépare sans cesse un déferlement, qui, à mesure qu’on s’en approche, s’éloigne, le déferlement est sans cesse contenu empêché différé, c’est une prémonition, une imminence mais hors d’atteinte, on veut dire, on va dire, on va enfin commencer à dire et on commence à balbutier, et aux toutes premières syllabes du balbutiement, on a le sentiment que le déferlement, cette fois-ci, va se produire, on a le sentiment qu’à travers le balbutiement, en traversant le balbutiement, on finira par dire, on en est comme hébété, et on commence à dire, et les premières syllabes qui diraient ne disent pas, au lieu de dire on balbutie, et en disant on ne dit que ce que le balbutiement veut dire et le balbutiement ne dit rien, et le déferlement qui paraissait pour la énième fois s’annoncer s’amorcer ne se déclenche pas, mais s’abîme & s’amoche, comme à chaque fois, au moment crucial du dire, se dissipe & se dissout dans un lamentable balbutiement, même pas trois mots qui permettraient de deviner de quoi il aurait pu être question, et pour la énième fois rien ne s’est dit.



PROSERIES
Le Murmure du monde, vol. VIII
chapitre 13
inédit




mardi 21 février 2017

un rhinocéros sous la chaise - AUTRE LIASSE, chap. 24

Paul Ribeyrolle, Hommage à Courbet


chapitre 24


1.
Ce qui m’importe est les images ― Louis Scutenaire, « Mes inscriptions »


2.
Dans « Letters to Yesenin » (1973), lettre 12e, Jim Harrison mentionne ce gamin qui sees his first dirty picture… Quand il dit ça, il veut dire : une femme nue, puisque cette première image remonte à l’enfance, et cela déclenche un crucial questionnaire, c’était quand cette première image et comment était-elle et dans quelles circonstances a-t-elle été vue ?

Ce n’était sans doute pas une photo mais très probablement la reproduction d’une peinture, puisqu’en peinture il y a un inépuisable trésor de féminine nudité.


3.
Qu’il n’ait pour ainsi dire pas de sourcils, me semble comme la totale absence d’animalité dans son être, note Cosima Wagner au matin du 27 juillet 1878 à propos de son époux.


4.
Pour un questionnaire maxfrischien :

― Quand et comment te rends-tu compte de la différence entre garçon et fille ? Très tôt. J’avais une petite sœur, de trois ans ma cadette ; j’ai dû voir son sexe, quand ma mère lui faisait prendre son bain ou la langeait ; n’en garde aucun souvenir. Mais l’information était enregistrée.

― Te souviens-tu de ton premier émoi sexuel ? Non, évidemment non. Et quand l’émoi se fit, je ne savais pas que c’était sexuel.

― En quoi consiste, dans l’enfance, un émoi sexuel ? Une curiosité pour les choses du corps. Un trouble.

― Te souviens-tu de la première fois où tu te l’es fait ? Oui.


5.
C’était leur première rencontre, le jeune homme fit irruption dans la pièce où Russell était en train de prendre son thé, il se présenta : Loot-vig Vit’gun-shteyn, il ne parlait pas encore la langue anglaise, mais refusa par la suite que l’entretien se fît en allemand.

Et il y eut encore beaucoup d’entretiens, Wittgenstein revint presque chaque jour, et les échanges duraient jusque tard la nuit. Selon l’Autrichien, rien d’empirique n’était connaissable, on ne peut pas énoncer, philosophiquement : il n’y a pas de rhinocéros dans ce salon, Russell avait beau examiner tous les coins et recoins, sous les chaises et sous les tables, rien à faire, impossible de convaincre Loot-vig.


6.
Première fois que tu regardais, avec un tout début de trouble délectation, les seins d’une femme, les seins nus d’une femme nue ― la signalisation, l’emblème de la nudité, cela devait être cela : les seins, en peinture ― une Diane de Boucher, une baigneuse de Renoir, une Vénus du Titien.

(J’ai versé de mon sperme, à quatorze ans, sur les seins d’une Diane de Boucher, les bouts très roses, rose foncé, presque rouges, ― et de même, à plusieurs reprises, sur une gravure du XVIIIe siècle intitulée « La Comparaison », sur un feuillet hebdomadaire du calendrier d’art Hyperion, montrant deux jeunes femmes dans un boudoir, corsages largement ouverts, se montrant mutuellement leurs seins.)

(Je ne me suis jamais, dès le début, branlé que devant des images, y compris celles de l’aimée, quand elle était loin.)

(Je ne suis jamais parti pour un voyage solitaire sans emporter une provision d’images.)

Et quand l’aimantation vers le ventre, vers la fourche des jambes, plus tard, commence à se manifester, la peinture le répond plus. Il n’y a pas de sexe féminin en peinture, ni en sculpture.

Il y a l’ineffable infinie beauté des femmes dans les beaux-arts, mais pas leur sexe. Pas la beauté de leur sexe.


7.
Champignons gris pâle dans la sapinière : parles-en, décris-les, cela deviendra un poème. — Sylvia Plath


8.
Nus ils étaient, l’homme et la femme, nus dès le premier instant. Nus ils sont sortis des mains façonneuses du Créateur.

C’est Dieu qui a inventé la nudité, par défaut, par manque d’imagination, par épuisement de la créativité. Après avoir donné des écailles au brochet et à la truite, au lézard et à la tortue, des plumes à la mésange et à la grue cendrée, de la laine au mouton et au lama, de la fourrure à l’ours et au renard, des épines au porc-épic et à l’oursin, il était à bout d’inventivité, et c’est ainsi que pour couvrir Adam et Eve, il ne fit rien. Il les laissa nus.

L’homme et la femme, pendant l’éphémère période de leur bonheur primordial, étaient donc nus mais ne le savaient pas. Ils se regardaient et ne se voyaient pas. Adam regardait Eve et ne se rendait pas compte qu’elle était nue, qu’elle était femme.

Il fallut la sublime catastrophe de la désobéissance pour que la nudité fût et se sût.

Et tout cela est déclenché par le geste d’Eve de cueillir la pomme à l’arbre de la Connaissance.

Eve avait très tôt commencé à s’ennuyer dans ce trop parfait Jardin de la béatitude éternelle aux côtés de cet homme indolent et infiniment satisfait qui la regardait à peine.

Et lorsque le Serpent lui proposa la connaissance et la mort, elle acquiesça aussitôt et cueillit la fatale & libératrice pomme. Et y fit mordre l’homme.

Aussitôt ils se rendirent compte qu’ils étaient nus (Gen 3:7), cela les troubla et ils se couvrirent le bas-ventre.

Et l’homme désormais aura désir de découvrir le bas-ventre de la femme. Et voir. Et toucher. Et pénétrer.


9.
Prenant modèle sur Leopardi et ses recherches étymologiques, et sur Wittgenstein avec ses enquêtes sur le ‘Sprachgebrauch’, j’examine le mot anéantir, et je pense que s’il signifie réduire à néant, je peux dire que si je dis elle m’a anéanti, c’est pour dire qu’elle m’a réduit à néant.


10.
Look she has no clothes on and I only wanted to be a friend and maybe talk about art. ― Jim Harrison, 15th letter to Yesenin




AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII
inédit




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