vendredi 16 septembre 2016

ça s'emboîte

dessin Pierre Aleschinski


Parce que l’homme seul est un pantin, un crétin à ficelles.
Parce que l’homme délaissé est une blatte shakespearienne.
Parce que l’homme et la femme, ça s’emboîte si simplement, si facilement.
Parce que la femme et l’homme, ça ne se rencontre jamais.

dans "Le Vrac des dix mille choses"
Le Murmure du monde / 6
inédit

AUTRE LIASSE, chap. 8

peinture Giorgio Morandi, 1953


chapitre 8


1.
Mon écriture maintenant, disait Torganov, est orpheline de toi.

2.
En étudiant la disparition des mammouths, il y a quelques millénaires, on oublie souvent de mentionner & de regretter aussi la disparition, à tout jamais, de toutes les espèces de tiques de mammouth.

3.
Ki no Tsurayuki (872-946) dans son journal Tosa nikki, ne disait jamais ‘Je’ ; il parle de lui-même à la troisième personne, disant aru hito : un certain personnage faisait ceci et pensait cela.

4.
Comment ma langue, avec fervente lenteur, passionnément, explorait le fabuleux paysage de sa vulve, millimètre par millimètre, royaume de la pure tactilité, senteurs & saveurs. Intimité plus intense que la pénétration.

Infinies pérégrinations par monts & vallées. Dans mes lancinantes souvenances, c’est une faille océane aux dimensions himalayennes.

5.
Après le départ de Ma**, j’ai retrouvé son briquet sur la table de la terrasse. Je m’en empare. Il y a l’image d’un horriblement joli petit chat, qu’importe, ce sera maintenant mon briquet. Il va me donner plein de petites flammes.

6.
Pendant trois nuits consécutives, au printemps 1988, Ceronetti rêve de trois femmes différentes, toutes les trois, dit-il, très affectueuses.

7.
Pour une lettre tendre & déchirante, Madame de Sévigné disait une portugaise.

8.
Le narrateur de « Die Verwirrung der Gefühle » de Stefan Zweig a soixante ans, il dit : Ich alter Mann.

Sur la dernière page de sa « Chronique d’hiver », Paul Auster mentionne son âge : soixante-quatre ans   ̶  et il termine son livre par la phrase : Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

9.
Parfois il suffisait que j’effleure, à peine, ses poils et déjà elle se mettait à haleter.

10.
Derrière une infiniment fine membrane invisible, tout le temps là, tout près : l’indescriptible béance du néant.


AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII

inédit


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jeudi 15 septembre 2016

neuvains, vol. IV

peinture Pierre Aleschinski




à la moelle du roseau
arracher un peu de sucre

dans le nid délaissé de la mésange
faire un somme d’amertume

tout au bout de l’ornière
dans la flaque trouble se mirer

happer au vol la morte feuille
qui virevolte dans le crépuscule


donner un prénom au messager fatal


MILLIARDS DE MANIÈRES DE MOURIR
99 neuvains
à paraître



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mercredi 14 septembre 2016

nouveaux neuvains, vol. 5

dessin Ekşioğlu Gürbüz Doğan




among so many old papers
I found some of my love letters

such an excentric exercise
such a useless expense

of ink & poetry & feelings
you may frown upon me

why did I keep copies
when the only thing to do

was & is silent deletion




NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5

inédit



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mardi 13 septembre 2016

FRAGMENTS DU JOURNAL INTIME DE DIEU - fragment 4588





fragment 4588   ̶  Sur personne ils n’ont autant écrit que sur moi, milliers de millions de pages, et j’en ai pris connaissance, évidemment, sans trop de narcissisme, mais en me concentrant : leurs cogitations constituent quand même quelque part en quelque sorte une espèce de petit appendice, une menue apostille au gigantesque domaine de mon omniscience.
Mais la plupart de ces pages sont sans intérêt, ennuyeuses, indescriptiblement alambiquées, prétentieuses, inutiles. Sauf quelques-unes.
Quelques-unes m’ont intrigué, un peu perturbé même : Angelus Silesius, Spinoza, Nietzsche.
Quelques-unes m’ont intéressé, intellectuellement stimulé : Michel Eyquem de Montaigne, Dietrich Bonhoeffer, Simone Weil.
Quelques-unes m’ont attendri : Francis Jammes, Charles Péguy, Ernesto Cardenal.
Une seule m’a ému. Et même estomaqué.  Celle-ci, de Primo Levi. Cela se passe le soir, à Auschwitz, après une ‘sélection’ : Peu à peu, le silence s'installe, et alors, du haut de ma couchette au troisième étage, je vois et j'entends le vieux Kuhn en train de prier, à haute voix, le calot sur la tête, balançant violemment le buste. Kuhn remercie Dieu de n'avoir pas été choisi.
Kuhn est fou. Est-ce qu'il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l'ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien? Est-ce qu'il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour? Est-ce qu'il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd'hui est une abomination qu'aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer?

Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre.



vendredi 9 septembre 2016

FRAGMENTS DU JOURNAL INTIME DE DIEU -- fragment 2089





Fragment 2089 --- Aux premiers temps après la mort de Jésus, sa perpétuation par mise en langage était encore gérable : on se racontait ce qu’il avait fait et dit. Puis plusieurs scribes se mirent à leur pupitre pour noter tout ça. Et on ne disait plus : On raconte que… – mais : C’est écrit que…
Puis Paul de Tarse s’en mêla, et sur son pupitre à lui il remplit feuillet sur feuillet, pour expliquer que Jésus était Dieu. Et par la suite, pour les théologiens des générations à venir, ce fut un indescriptible casse-tête.
Le Nazaréen, à la fois homme et Dieu ? Nature humaine et nature divine dans la même personne ?
Dans le sublime monothéisme égypto-hébreux, rien de ces complications-là n’avait été prévu, quelle embrouille.
On dut avoir recours aux subtilités hautement abstraites des langues grecque et latine, faisant des larcins chez Parménide, Platon, Chrysippe, Plotin, et j’en passe.
Et cela fusait dans tous les sens – sauf qu’il ne fallait pas que ça fusât dans tous les sens.
La théologie des premiers siècles était un chaos foisonnant de doctrines diverses divergentes contradictoires incompatibles. Les plus hautes instances de l’Eglise tentaient sans cesse de mettre de l’ordre et de la suite dans les idées, ; elle intervenait lourdement dans les rivalités doctrinales et traçait un pointillé pointilleux et sévérissime entre les thèses à admettre et celles à rejeter. Pendant des siècles, de conciliabule en conciliabule, de concile en concile, la bataille des mots fera rage.
Le combat contre l’hydre des hérésies fit monter le schmilblick de la théologie à des subtilités de plus en plus aériennes, éthérées & abstruses.
Jésus, à la fois humain et divin ?
En tant que humain, il a la volonté libre, il a la liberté, par exemple, celle de pécher : posse peccare.
En tant que divin, il n’a pas cette liberté, il n’a que la sainteté, il ne peut pas pécher : non posse peccare.
Jésus, au sortir de l’enfance, arrivant à l’âge où les péchés commencent à se commettre : aucun théologien ne s’est posé la question si ce garçon n’a pas fantasmé sur une jeune beauté du village en se branlant dans la pénombre de sa chambre.

Moi en tout cas, à cette époque lointaine & primordiale où je façonnai le corps d’Adam, je me souviens du plaisir que j’avais pris à concevoir ce prodigieux organe à jouissance, ne me posant à aucun moment la question si plus tard ils appelleraient cela péché.



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mercredi 7 septembre 2016

nouveaux neuvains, vol. 5

dessin Pierre Aleschinski


le moucheron est une merveille
autant que la galaxie

énigmes sans bornes
on reste muet & sidéré

suffit de faire leur éloge
en les nommant

dire pâquerette dire voie lactée
épuiser le dictionnaire

s’abîmer dans le néant des mots



NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit



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lundi 5 septembre 2016

Neuvains, vol. IV

peinture Pierre Aleschinski



pendant que la nuit aux branches se pend
et la lune sur de raides pentes glisse

pendant que le dernier tournesol blasphème
et la musaraigne dans l’ornière trébuche

pendant que le vignoble s’ensanglante
et la tourterelle krokote au lieu de roucouler

pendant que la violette dans le pavé agonise
et la mouche moche dans la lie du rosé se noie

je griffonne gaiement mon éloge de septembre


NEUVAINS
vol. IV
à paraître



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dimanche 4 septembre 2016

nouveaux neuvains, 23

dessin Pierre Aleschinski




tes mains, tes irréfragables mains
se seraient faites nomades

pérégrinant aventureusement
de ton pays à mon pays

tes mains, tes irréfragables mains
auraient passé la frontière en contrebande

je n’aurais rien dit tu n’aurais rien dit
nous aurions laissé tes mains

façonner l’altière stèle du désir



NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit



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samedi 3 septembre 2016

nouveaux neuvains, 22

dessin Pierre Aleschinski




ça y est, voici les mois en -bre
la pente raide de l’année

nous descendrons vers la grisaille
vers la froidure et le gel

pourtant on va pas se hâter
goûter un septembre clément

les agapanthes ont flétri
mais les chrysanthèmes rayonnent

c’est le septembre de ma vie





NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5


inédit



jeudi 1 septembre 2016

Nouveaux neuvains, 20

Ikkyu Sôjun, 1394-1481

sa calligraphie de son dernier poème, 1481



siebensilbige Vierzeiler Ikkyus
des Einsiedlers, des Liebenden

heute taucht das Buch wieder auf
aus einer staubigen Kiste, unversehrt

keine Spur von Asche oder Nässe
stand wohl nicht im brennenden Zimmer

heute taucht das Buch wieder auf
ich lese weiter, nach vierzig Jahren

Ikkyu lebt noch und ich bin nicht tot


*


les quatrains à sept syllabes
d’Ikkyu, l’ermite, l’amant

ce matin je retrouve son livre
dans un carton poussiéreux, indemne

aucune trace de feu ni d’eau
il n’était pas dans la chambre qui brûle

ce matin je retrouve son livre
et continue à lire, après quarante ans

Ikkyu vivant et moi pas mort



NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit



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