lundi 24 octobre 2016

chien & loup

peinture Antonio Saura



passe entre chien et loup
l’éteigneur de réverbères

dans ses vieilles bottes vermeilles
avec sa clé à extinction

il a toujours claudiqué
il a toujours été manchot

personne ne voit la grosse larme salée
qui lui dégouline le long du nez

ce soir il tue et le chien et le loup




MILLIARDS DE MANIERES DE MOURIR
99 neuvains
éditions phi, coll. graphiti
à paraître



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dimanche 23 octobre 2016

je suis fauché

Jean-Marie BIWER, Wooden Sketchbook, 2014





je suis fauché, dit le brin d’herbe
j’ai encore échappé à la noyade, dit le nénuphar

sur ma tige, comme le tournesol, dit la cigogne
le tournis est mon destin, dit la meule

évitons la précipitation, dit le nuage
alouette muette je gazouille, dit le cerf-volant

ne serai jamais comestible, dit le parasol
ne te promets aucun paradis, dit le parapluie

c’est fini les poèmes d’amour, dit le troubadour


*


alles Sense, sagt der Strohhalm
abermals dem Ersaufen entronnen, sagt die Seerose

auf meinem Stiel, wie die Sonnenblume, sagt der Storch
alles wird mir dauernd verdreht, sagt der Mühlstein

lass dich jetzt nicht niederschlagen, sagt die Wolke
wie lahme Lerche mein Gezwitscher, sagt der Drache

werde nie genießbar sein, sagt der rote Sonnenschirm
verspreche keinerlei Paradies, sagt der rote Regenschirm

endlich Schluss mit den Liebesliedern, sagt der tote Minnesänger



MILLIARDS DE MANIERES DE MOURIR
99 neuvains
éditions phi, coll. graphiti
à paraître bientôt



samedi 22 octobre 2016

syllabes d'amour

Jean- Marie BIWER, journée ventée & pluvieuse, détrempe sur bois, 2011



incongrue tardive trémière éclose 
tout en bas de la tige pourrie

 auréole en fer-blanc
sur le crâne du saint voyou

 danse rituelle à talons tapants 
au plus obscur de la fourmilière 

remembrance du plus doux des vagins 
où déposer syllabes d’amour 

et l’aurore dans son mauve le plus mauve




MILLIARDS DE MANIERES DE MOURIR
99 neuvains
éditions phi, collection graphiti
en train de paraître




vendredi 21 octobre 2016

éloge de septembre

Jean-Marie BIWER, Arbres en automne, 2006, 160 x 120 cm, coll. part.



pendant que la nuit aux branches se pend 
et la lune sur de raides pentes glisse 

pendant que le dernier tournesol blasphème 
et la musaraigne dans l’ornière trébuche

 pendant que le vignoble s’ensanglante 
et la tourterelle krokote au lieu de roucouler

pendant que la violette dans le pavé agonise 
et la mouche moche dans la lie du rosé se noie 

je griffonne gaiement mon éloge de septembre



MILLARDS DE MANIÈRES DE MOURIR
99 neuvains
éditions phi, coll. graphiti
à paraître



mardi 18 octobre 2016

Autre liasse, chap. 11

Giorgione, Vénus endormie, détail , 1510



chapitre 11

1.
Si je rêve d’elle, me suis-je dit, c’est (du moins statistiquement) plausible qu’elle rêve aussi de moi. Je ferais une furtive apparition nocturne. Dans son âme. Dans son lit. Dans sa vie. Et elle ne raconterait, évidemment, son rêve à personne. Et je me dis que même après ma mort, il se pourrait que je fasse une apparition dans l’un ou l’autre de ses rêves, puisque les rêves ne connaissent point ce genre de frontière. Spéculations qui me mélancolisent très fort.

2.
Dieu, qui peut tout faire, aurait pu, pour les couvrir, leur mettre des écailles, des plumes ou de la fourrure. Or, il n’a rien fait. Etait-il à court d’idées après la fabrication du brochet, de l’autruche et de l’ours ? Toujours est-il que l’homme et la femme, il ne les a pas couverts. Et c’est ainsi, que par défaillance, par défaut, sinon par manque d’imagination ou tarissement de la créativité, Dieu est devenu, sans doute malgré lui, le génial & divin inventeur de la nudité : Dieu a inventé la peau, Dieu a inventé la caresse.

3.
Dresde, juin 1942 — Alors qu’à l’est, en Pologne, Lituanie, Lettonie, Biélorussie, Ukraine, les juifs ont été liquidés par centaines de milliers, des mesures de plus en plus restrictives sont promulguées contre ceux d’entre eux qui vivent encore dans le Reich : interdit d’être dehors après 21 h, interdits la radio et le téléphone, interdits le théâtre, le cinéma, le concert, le musée, interdits les journaux et les magazines, interdit l’autobus, interdit l’achat de tabac, de fleurs, de lait, confiscation des machines à écrire, des fourrures, des couvertures en laine, interdiction d’avoir un chien, un chat, un oiseau, interdiction d’entrer dans une gare, dans un parc, interdiction d’avoir des provisions de nourriture à la maison, interdiction d’emprunter des livres dans une bibliothèque, interdiction d’entrer dans un restaurant.

4.
Paris, 7 juin 1942 — Ernst Jünger, dans la rue Royale, voit pour la première fois l’étoile jaune, portée par trois jeunes passantes. Le soir, il note dans son journal : So genierte es mich sogleich, dass ich in Uniform war [Cela me gêna aussitôt d’être en uniforme].

5.
C’est en voyant une femme en nuisette dans le film muet « Dr Jekyll and Mr Hyde » (Mamoulian, 1930) que le cinéaste Tinto Brass, à douze ans, eut sa première éjaculation.

6.
Le pape Innocent III, en 1215 au IVe concile du Latran, publia un décret qui contraignait les juifs de s’habiller de manière à se faire repérer parmi la population.
En France, le roi Louis IX (saint Louis) ordonne en 1269 aux juifs le port de deux insignes jaunes, l’un sur le dos, l’autre sur la poitrine, pour les garçons de plus de 14 ans et pour les filles à partir de 12 ans.

7.
Kafka, dans son journal, le 1er juin 1912 : Nichts geschrieben.

8.
Tinto Brass, dans « La Chiave » (1983) fait encore & encore voir le cul nu de Stefania Sandrelli, robe retroussée, culotte baissée, dans la pénombre de la nuit autant que dans la pleine lumière du jour, et aussi à plusieurs reprises les poils et la fente. Gamin qui se fait du cinoche.

9.
Puis soudain j’ai pensé que la phrase Je pense à toi est une phrase inouïe. Puisque c’est une phrase qui reste valable encore après la mort. Puisque cette pensée-là, en quelque sorte, ne s’éteint pas. Pas si vite.

10.
Corollaire à inévitables bifurcations : permanentes interférences.



AUTRE LIASSE
Le Murmure du monde, volume VIII

inédit



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jeudi 13 octobre 2016

encore un éloge de Dieu

Maerten van Heemskerck, Adam & Eve, vers 1530



Dieu, qui peut tout faire, aurait pu, pour les couvrir, leur mettre des écailles, des plumes ou de la fourrure. Or, il n’a rien fait. Etait-il à court d’idées après la fabrication du brochet, de l’autruche et de l’ours ? Toujours est-il que l’homme et la femme, il ne les a pas couverts. Et c’est ainsi que, par défaillance, par défaut, sinon par manque d’imagination ou tarissement de la créativité, Dieu est devenu, sans doute malgré lui, le génial & divin inventeur de la nudité : Dieu a inventé la peau, Dieu a inventé la caresse. 



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samedi 8 octobre 2016

PROSERIES, chap. 93

dessin Pierre Aleschinski




Menus faits & gestes que je note consciencieusement jour après jour dans un cahier spécial, je me dis que c’est inutile que je les note, ça n’a aucun sens que je les note, ça ne mène à rien que je les note, ça ne me fait avancer nulle part que je les note, c’est des événements dans la vie si menus si minuscules si dérisoires que c’est pas des événements, et ainsi les journées passent, jour après jour, sans que rien n’arrive, rien de mémorable, littéralement rien de notable, et pourtant, me dis-je, les Des Forêts et les Tu Fu ont fait ça aussi, va savoir ce qui les a pris de faire ça, puis je me dis que moi, chez eux, j’apprécie qu’ils aient fait ça, noter le pas notable, il n’y rien de notable quand il fait ciel bleu, et ils notent qu’il fait ciel bleu, qu’il fait ciel gris, noter qu’à midi la sirène a retenti, qu’un tracteur est passé avec une remorque où s’entassent des récipients pour les grappes vendangées, et Tu Fu fait une allusion à la réalité de son trépas, et aussi laisser le membre s’ériger, et savourer ça, et le manuéliser jusqu’à la jouissance, comme s’il y avait là un rapport avec la réalité du trépas, et ainsi jour après jour noter les notes du jour sans que cela ne mène à rien, c’est juste des menus moments de résistance, élémentaire & légitime plaisir d’exister.



PROSERIES
inédit



vendredi 7 octobre 2016

ÉVOCATION DU LENDEMAIN





Sur la nationale entre Soissons et Senlis, entre le chien du soir et le loup de la nuit, au bord de la route, soudain pendant quelques secondes, ces épaisses rangées de croix trapues, blanches les unes, brunâtres les autres, cimetière, (Gottesacker, disent les Allemands, labour de Dieu), centaines & centaines de croix impeccablement alignées, ordre, harmonie, géométrie, abstraction, uniformité, mais il faut regarder la route, il tombe de la neige mouillée, coups de vent, prudence, ne se faire prendre ni par le chien du dérapage ni par le loup de la culbute, rouler rouler, le soir de Marengo il resta sur le champ de bataille 16000 hommes, 4000 chevaux, cadavres jetés par le chien du soir au loup de la nuit, (ein Schlachtfeld disent les Allemands, un champ de boucherie), et par milliers ils gémissent, ne sont pas encore morts, saignent agonisent, bipèdes & quadrupèdes, agonisent toute la nuit, agonisent au lever du soleil sur Marengo, agonisent Jean Hubert André Claude René Nicolas Guillaume François Benoît, agonisent Johann Heinrich Michael Franz Wilhelm Werner Wolfgang Benedikt, agonisent, puis à Senlis c’est déjà la nuit, route mouillée, on roule prudent, ne prend pas de risques, ce qui était émouvant, c’est que les compteurs de cadavres aient compté aussi les chevaux, 4000 cadavres de chevaux, eine Schlacht, une boucherie de chevaux, une victoire une défaite, et plus tard, un soir à Waterloo on compta 50 000 cadavres, sans distinguer hommes et animaux, et le lendemain le soleil est revenu, comme tous les jours, car ce qui fait le jour c’est le soleil, et le soleil a fait son travail de tous les jours, et les vivants ont continué à vivre, les vivants ont vécu, vécu.  


LA PIVOINE DE CERVANTÈS
et autres proseries
éditions La Part commune, 2008


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jeudi 6 octobre 2016

L'INCONCEVABLE CON

photos Henri Maccheroni




L’INCONCEVABLE CON


C’est peut-être vrai, sans que je puisse expliquer vraiment que c’est peut-être vrai, je dis ça pour dire que c’est comme ça sans vraiment savoir comment c’est, il se peut que cela ait été un rêve, ou une nostalgie, ou un souhait, un fantasme, je veux dire : accéder à cette proximité-là du con de femme ; je me suis procuré un port-folio avec vingt-quatre photos noir & blanc de Henri Maccheroni, il en a fait des milliers, en deux temps, de 1969 à 1971, puis de 1972 à 1974, à raison d’une ou deux séances par semaine ; fin 1974 il décida d’arrêter les prises de vue, de choisir parmi les innombrables images les 2000 qui convenaient le mieux à son dessein et de se consacrer, désormais, au classement de celles-ci. La vulve d’une femme dont on n’a jamais vu le visage. Il est allé là où tout le monde va mais comme personne n’y était jamais allé. Avec un respect, une obsession, une fascination incomparables il est allé fouiller l’entrejambe d’une femme sous tous les angles et dans tous les détails. L’étonnante effrayante indicible beauté du sexe de femme, il l’a célébrée contre vingt-cinq siècles d’occultation et de rejet. Fruit de l’obscurité, fendu parmi le foisonnement des poils, grandes lèvres s’entrouvrant sur les fines crêtes fripées des nymphes humides – ce qui est toujours systématiquement relégué, le voilà en plan premier, gros-plan, plan unique, l’inconcevable con de femme.



LA PIVOINE DE CERVANTÈS
et autres proseries
éditions La Part commune, 2011



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mardi 4 octobre 2016

nouveaux neuvains

dessin Angelo Aversi



faudrait maîtriser
dans toutes ses nuances

le langage des mystiques
pour évoquer cette expérience-là

l’odeur intime de l’aimée
quand elle offre son secret trésor

s’abîmer dans son abîme
respirer, aspirer, goûter, savourer

tout en bas la plus haute extase




NOUVEAUX NEUVAINS
vol. 5
inédit




un (sexe) et un (sexe)

dessin Dimitri Nicolau



(roman d’amour)
au moment où on va se quitter
on s’est quittés depuis longtemps

*
(roman d’amour)
au moment où ils se trouvent
ils s’étaient depuis toujours perdus

*
(roman d’amour)
un (sexe) et un (sexe)
je simplifie
(par)(scrupule)(de)(concision)

*
quand je n’est plus que jet
stèle
quand je nu n’est plus que frisson
l’âme entière dans le bout debout
gland dans bouche
dans fourreau mou mouillé



RUINE DE PAROLE
PIEDS DE MOUCHE, vol. III

éditions phi, 1993



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lundi 3 octobre 2016

autres fragments

Van Eyck, La Vierge au chancelier Rolin, détail 1435



Pendant qu’il faisait, il disait, – pendant que montait le plaisir, il disait : le sperme, le sperme, je vais te mettre mon sperme…, pendant la progression vers l’orgasme, ce surcroît de jouissance à dire des mots jouissifs… il avait l’intense impression que c’était le mot qui faisait jaillir la chose…


Dans la tête, au fil du temps, il y a des rumeurs et du bruissement, sentiments épars et dispersés, larves de pensées, lambeaux d’images, bribes de souvenirs, vestiges de rêves, et associations furtives et souterraines entre tout cela, magma confus, matière première indifférenciée : écrire, ce serait non tant mettre de l’ordre que répertorier quelques éléments dans ce désordre, articuler, délimiter, désigner, les mots organiquement dans la phrase ordonnent de façon ponctuelle un tout petit secteur dans le débordement ; – et la satisfaction spécifique que l’on peut ressentir de formuler, c’est d’avoir tracé une limite, un pointillé, d’avoir défini un petit lopin de compréhension, saisi quelque chose parmi tout ce qui tout le temps s’échappe…, – poldériser l’amertume, disait Lionel Bourg, – quelque chose, mais quoi ?


Ce qui est saisissable, ou, du moins, montrable par les mots. Et je ne parle pas d’évidences, ou de vérités, de thèses ou de théories ; je n’enseigne rien, je peins, je raconte, – trois verbes que j’emprunte chez Montaigne.


Et ce que l’on a saisi, on le pose, dépose ; on se désencombre, on décharge, s’allège, c’est une petite revanche sur la pesanteur du temps. Parfois, lambinant dans mes pages d’antan, je tombe sur telle formulation et je ressens une sorte de contentement : ce que j’ai dit là, je n’aurai plus à le dire, je peux aller ailleurs, plus loin ; je continuerai à dire, mais autre chose – ou la même chose, mais autrement, peut-être mieux.



Il n’y a pas de mot plus magique, plus inouï, plus fabuleux que sperme au moment du sperme.



LE RESSAC DU TEMPS
LE MURMURE DU MONDE / 5
éditions des Vanneaux
à paraître



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trois fragments

Van Eyck, La Vierge au chancelier Rolin, détail, 1435



Quand j’ai mal aux dents et à l’estomac et à la rate et au pancréas et aux clavicules et aux mollets et aux poumons et à la nuque ça me fait une sorte de plaisir de taper un mot comme ruban, – c’est à cause de Leiris qu’est passé le mot ruban, et ce soir j’ai mal à la nuque, aux clavicules, etc., alors je tape ruban. Autour du cou d’Olympia. J’écris une œuvre sans aucune imagination.

Ce qui me fait le plus chier dans les livres que je lis [sauf pour a) les astronomes, b) les entomologistes], ce sont les explications, dès que je flaire de près ou de loin la moindre velléité d’explication, je saute la phrase, parfois la page, parfois le livre. Et le mal à la nuque continue à me cogner dans la nuque. Faut-il que j’essssplique ? Si je mentionne les Perros & les Leiris, ce n’est pas pour insinuer que je me sentirais de taille à aller pisser avec les grands chiens, c’est juste pour me placer, clébardement, sous leur protection.

Le lendemain, même trajet, même rivière dans la même vallée, même crachin, et soudain la Fantaisie en la mineur BWV 922 de JSB, et je repleure. Je donne tout Liszt et la moitié de Chopin pour ce seul morceau-là. 



LE RESSAC DU TEMPS
LE MURMURE DU MONDE / 5
éditions des Vanneaux
à paraître



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dimanche 2 octobre 2016

PROSERIES, chap. 92

dessin Pierre Aleschinski


92.


Cela pourrait être un fragment dans le livre des fragments de Barthes, cette femme à laquelle je pense, je ne pense pas à elle de temps en temps, je pense à elle tout le temps, quoi que je fasse, où que je sois, où que j’aille, je pense à elle, quand je regarde le ciel bleu, quand je regarde le ciel gris, quand je regarde le ciel rouge, quand je regarde le ciel noir, ou étoilé, ou lunaire, je pense à elle, quand je m’endors, quand je somnole, quand je me réveille, je pense à elle, quand je ne pense à rien, je pense à elle, quand je me concentre à lire une page dans un livre, je tombe vite sur un mot, un nom, une tournure qui soudain me font penser à elle, quand je me concentre à lire une suite de poèmes, je tombe immanquablement sur un vers qui me fait penser à elle, ou je pense seulement : qu’est-ce qu’elle penserait, elle, à lire ce vers, à lire ce poème, et aussitôt je pense à elle, je n’en parle avec personne que je pense à elle, d’autres femmes viennent me parler, cela m’occupe & me divertit, elles sont attachantes et gracieuses, elles se soucient sincèrement de moi, et nous parlons, mais je ne leur parle pas de celle à laquelle je pense, cela rend tout l’univers flou et fantomatique, je fais semblant d’être présent, je joue le jeu d’être là, alors que je suis tellement ailleurs, dans cette vacuité vertigineuse où est celle à laquelle je pense, ce n’était pas comme ça autrefois, autrefois quand je pensais à elle, je disais : tu es mon amour, je disais ça à haute voix vingt ou quarante fois par jour, je disais : tu es mon amour, aujourd’hui quand je pense à elle, je ne dis rien, je pense à elle sans rien dire, silence & vertige, Barthes a mis quelques bribes de ça dans son étrange livre, je lis souvent dans son étrange livre, et quelle que soit la page que je lis, ça me fait penser à cette femme qui me ravage.



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samedi 1 octobre 2016

parce qu'il y a le vertige

peinture Nicolas de Stael




Parce qu’il est inquiet. Parce qu’il a le vertige. Parce que c’est la nuit. Parce que l’étrangeté de tout est tellement étrange que tout ce qu’on peut dire ne dit rien. C’est comme écrire le mot galaxie. Puis écrire le mot Treblinka. Les mots évoquent des images, provoquent des sentiments. Mais pour les sentiments il n’y a plus de mots. Quand je dis vertige, je ne dis pas grand-chose. Le vertige galaxie. Le vertige Treblinka. Ce sont des vertiges qui font tomber dans le silence. Le vertige, c’est l’angoisse de la chute et l’attirance de la chute. À l’extrême de la peur de tomber on se laisse tomber pour conjurer, sinon anéantir la peur de tomber. Et au bout de la chute, c’est le silence. On amoncelle des mots et des phrases par angoisse du silence. Je parle par angoisse de me taire. Je trace des mots par angoisse d’être muet… Satisfaction de l’enfant qui avec ses crayons de couleur vient de dessiner une maison, il montre son dessin et dit : voilà, j’ai dessiné une maison. Le vieux Picasso, lui, dessinait des jeunes femmes, et n’oubliait jamais de représenter les poils, vulve et anus. Fascination. Tracer ce qu’on voit.


LE RESSAC DU TEMPS
LE MURMURE DU MONDE / 5
à paraître aux éditions des Vanneaux



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