vendredi 25 septembre 2015

c'est écrit comme ça

agapanthe hors saison - photo L. Sch.


chapitre XXVIII

1.

Aux mots on va demander ce qu’ils savent. On demande à rencontrer ce que cela signifie. Et tout un réseau de significations se met à vibrer, attirance attachement appétence aimantation convoitise désir envoûtement fascination séduction passion possession fusion conjonction accouplement copulation pénétration — puis ces mots demandent à être mis en syntaxe.


2.

Entre cet homme vieillissant et cette femme jeune se passe une histoire unique & belle.

Elle était venue vers lui, parce qu’elle l’avait lu, le comparant à tant d’autres, elle l’avait élu, lui, intriguée, attirée, et elle le lui fit savoir. Elle l’a rencontré avant de le rencontrer.

C’est sans doute à cause de lui et à travers lui qu’elle devient à son tour écrivain.


3.

Dans cette nouvelle, cette autre maison, comme je l’avais fait il y a neuf ans dans une autre nouvelle maison, où aussi les murs blancs étaient nus & vides, où aussi il fallait que je mette mes marques, transformer un lieu tibétainement dépouillé en demeure toute mienne, mettre images par dizaines, centaines, barioler les murs, centaines de facettes pour un autoportrait éclaté & bribaire, peintures dessins partitions portraits, ce qui m’importe est les images, disait Scutenaire, complice en iconolâtrie, dans cette nouvelle, cette autre maison, celle sans doute, me dis-je, qui sera ma dernière demeure, au cas où je mourrai at home, ma maison, je le sais, ne protège de rien, habiter c’est un verbe à la fois rassurant & terrifiant, faut tout le temps exorciser, quand je dis ceci est maintenant ma nouvelle maison, je ne suis pas dupe, je suis tout à fait conscient que je suis dans le passage, le transit & la transgression, que l’emploi du pronom possessif est une agression, une provocation du destin, ma maison où il n’y a personne d’autre que moi, ma maison qui abrite ma quotidienne & permanente solitude, ma maison témoin de mes titubantes déambulations, de mes balbutiants soliloques, dans cette nouvelle, cette autre maison, comme dans l’autre nouvelle maison, il y a neuf ans, dans cette maison encore toute vide & vierge, la première image que j’ai clouée au mur était un portrait de Thomas Bernhard, sa poignante effigie peu de temps avant sa mort.


4.

Marie de Gournay découvre les « Essais » en 1584, elle a dix-neuf ans, elle est subjuguée, elle n’avait jamais rien lu de pareil. Elle écrira : Montaigne écrit ceci, Jupiter l’a dicté.
Quatre années plus tard, en été 1588, Montaigne vient la voir, chez elle, à Gournay sur Aronde, en Picardie, non loin de Compiègne ; il revient de Paris, où règne le chaos de la révolte contre le roi ; il se relève d’une grave affection qui a failli l’emporter. Dans ses bagages, il amène la toute nouvelle édition, en trois livres, des « Essais », publiée chez Abel l’Angelier, imprimeur-libraire à Paris.

Il passe quelques semaines chez elle, ils relisent ensemble le nouveau texte, discutent, corrigent, annotent ce volume qu’on appellera « L’exemplaire de Bordeaux ».

A l’automne Montaigne retourne en Aquitaine. Ils ne se reverront plus. Montaigne meurt le 13 septembre 1592, à l’âge de 59 ans — elle en a vingt-cinq.

Marie n’apprendra sa mort qu’au printemps 1593, avec six mois de retard.

Deux ans plus tard, en 1595, elle sera l’éditrice de l’édition posthume des « Essais », celle qui jusqu’aujourd’hui fait foi, établie d’après les milliers de corrections et d’ajouts que le maître avait inscrits dans « L’exemplaire de Bordeaux ».


5.

Quand il demandait : Pour qui écrire ? (II, 7) — elle répondait : Pour moi, que pour moi.


6.

Je veux prendre Jouve, il n’est pas là, je ne le trouve pas. Jouve doit être dans les rescapés, ils sont là, les rescapés, disséminés par centaines dans un désordre indescriptible, alignés sur de nouvelles étagères qui sentent bon l’épicéa.

Je voulais relire son texte sur Alice, peinte par Balthus. Debout, moitié nue, elle peigne ses cheveux, un pied posé haut sur une chaise, cela lui ouvre les jambes.

Jouve écrivait : elle démontre son sexe.

Je lisais Jouve à Paris, en 1967, tout ce que j’ai écrit à Paris, milliers de feuillets, a été détruit, je ne sais plus ce que j’écrivais sur Jouve.


7.

Elle écrit : lorsqu’il me louait, je le possédais. (Préface aux « Essais », 1595)

Il écrit : Je ne regarde plus qu'elle au monde.

Il écrit : J'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux l'esperance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraitte et solitude, comme l'une des meilleures parties de mon propre estre. (…)
Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si jeune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy, avant m'avoir veu, c'est un accident de tres-digne consideration. — « Essais », livre II, chap. 7


8.

C’est une variante. Parce que c’était lui, parce que c’était elle. C’est écrit comme ça.


9.

L’immense chagrin qu’il soit parti, elle le transforma en vingt pages éblouissantes : la Préface à son édition des « Essais » de 1595.


10.

L’agapanthe, arrêtée depuis plus de six semaines, refait encore, soudain, une fleur, comme si elle ne pouvait pas se résoudre que c’est fini.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit




mardi 22 septembre 2015

un bel & parfait néant

dessin Saul Steinberg




chapitre XXVII

 

1.

Quand on est triste, on renifle comme un mioche morveux, mais on n’est pas un mioche morveux ; on renifle comme si on pleurait mais on ne pleure pas — et pourtant il est vrai que la tristesse a sa physiologie propre qui est un peu crade.

 

2.

L’orbanisme c’est la doctrine d’un facho hongrois qui veut sauver l’Europe chrétienne en bafouant le noyau de l’enseignement du Christ exprimé dans Matthieu XXV, 35-36

 

3.

Matthieu XXV, 35-36 : Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus me voir.

 

4.

Le 17 février 1943, les évêques catholiques hollandais publient une « Lettre pastorale » dans laquelle ils s’élèvent explicitement contre la persécution des juifs et contre la contrainte à la collaboration du peuple hollandais.

Pendant toute la période de l’occupation nazie en Europe cela ne s’était fait dans aucun autre pays — et surtout pas en Allemagne où, dans ses « Lettres pastorales », la Conférence épiscopale catholique, jusqu’à la toute fin, en 1945, appelle les fidèles à l’obéissance au Führer.

Les évêques hollandais écrivent : notre compassion va plus particulièrement aux jeunes gens emmenés de force du foyer paternel, ainsi qu’aux juifs et à nos coreligionnaires catholiques venus du judaïsme, exposés à de si grandes souffrances. Nous nous sentons en outre profondément blessés par le fait que, pour l’exécution des mesures prises contre ces deux groupes de personnes, on exige la collaboration de nos propres concitoyens, notamment d’autorités, de fonctionnaires, de directeurs d’établissements.

Au pays d’Anne Frank et d’Etty Hillesum, 81,50 % des juifs furent déportés, et la plupart d’entre eux assassinés.

De 1939 à 1945, le pape Pie XII n’a jamais officiellement prononcé le mot « juif ».

 

5.

Après quelques heures de silence assourdissant dans ma maison, je mets un disque des quatuors de Haydn, Hob. III, 43, premier mouvement andante ed innocentemente, grâce et douceur pendant sept minutes, pur chant, autant d’allégresse que de mélancolie, les quatre voix de cordes s’enchevêtrent et musiquent dans un exquis dialogue — plus rien n’importe, je laisse la tristesse divaguer, se répandre, se diluer. Je m’éparpille et m’abîme dans un bel & parfait néant.

 

6.

Spinoza écrivait contre la tristesse. La tristesse, dit-il, est toujours mauvaise. Il la définit comme un affect fondamental, dérivé du désir, consistant dans la conscience d’une diminution de ma puissance d’exister. Quand je suis triste, je ne suis plus rien. Parce que je ne suis plus rien, je suis triste.

Je comprends tout à fait ce raisonnement, parce que je me souviens très bien comment j’étais du temps où je connaissais la joie.

 

7.

Dans un contrat ou une convention, on appose son paraphe sur chaque page. Montaigne était juriste : dans les « Recommandations à l’imprimeur » qu’il inscrit au dos de la page de titre de l’Exemplaire de Bordeaux, en vue de la prochaine édition, il demande : Mettez mon nom tout du long sur chaque face : Essais de Michel de Montaigne liv.I.

Il n’en a pas été tenu compte.

 

8.

Tout au fond de la tristesse on débouche sur une sorte d’au-delà de la tristesse où les sensations et les sentiments sont comme anesthésiés — la tristesse tente encore, de loin, d’enfoncer ses échardes, mais on ne sent plus rien.

Tout au fond de la tristesse, il n’y plus ni espoir, ni regret, ni nostalgie, ni attente, ni envie.

Tout au fond de la tristesse, il n’y a plus de sentiments, même pas la tristesse.

 

9.

Dans le verger nous cueillons des pommes ; les branches, lourdement chargées, penchent jusque dans l’herbe, nous remplissons deux grandes corbeilles. Subjugué par le spectacle de la nature qui produit toute cette profusion de grosses paradisiaques pommes, — c’est un mystère et comme un miracle —, je dis quelque chose de confus à l’amie H** qui m’aide à faire cette récolte, je dis : Tu crois qu’il y a un Dieu qui nous prodigue tout ça, puis je dis : Évidemment non, mais tout se passe comme si…, et je lui demande : Et toi, crois-tu que c’est un Dieu, elle pense comme moi que ma question est absurde, et pourtant je vois bien qu’elle aussi est émue & émerveillée. Bref, l’été est fini, nous sommes dans le verger, et nous avons grand bonheur à cueillir les pommes. Les corbeilles sont si lourdes, que nous devons les porter, une par une, à deux.


 10.

Je suis triste, dit-il, me tais me terre me rature. Geste clownesque & dérisoire, comme pour se venger contre qui me rature. Et n’en a cure. Et cela me rend encore plus triste, dit-il, et je me rature encore plus.

 

LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS


inédit





samedi 19 septembre 2015

puis plus rien

Jean Dubuffet, peinture, 1943


chapitre XXVI

1.
Ce sont médaillons que je suspends par ci par là, petites brisures & tessons que j’imbrique dans la mosaïque sans bords, fils bigarrés que je tisse dans la tessiture, encore une voix que j’entremêle à la fugue sans mesure et sans portée.
Enchevêtrements, marqueterie, hoquetante psalmodie.

2.
Ma vie, en plusieurs circonstances, a été très violemment placée sous le signe de ces quelques syllabes de Catulle : FIERI SENTIO — je sens que cela se fait, I feel that it happens. Démuni, dépourvu, dépouillé, démoli, détruit par un coup du destin. Le contexte, chez Catulle, c’est l’amour.
Le coup est fatal. Je suis fataliste.

3.
Tolstoï a quatre vingt deux ans quand il écrit que la valeur de la vie est inversement proportionnelle au carré de la distance à la mort. Je suis attentif  aux choses que notent les vieillards.
Je prends soin en lisant, presque toujours, de marquer l’âge auquel l’auteur écrit ce que je suis en train de lire.

4.
Mon dictionnaire français/allemand connaît Vögelein = oisillon, mais pas Vögelei = fouterie.

5.
Être fataliste signifie se soumettre au destin, renoncer à se battre, se résigner à subir ce qui arrive.
Être fataliste signifie trouver une sorte d’apaisement dans la noirceur. Et on va même jusqu’à s’auto-apostropher : Bien fait pour toi.

6.
Montaigne écrit un grand nombre de ses ajouts & allongeails aux « Essais » à partir de 1588 jusqu’à sa mort en 1592, entre 55 et 59 ans.
Pendant ces quatre ans, de façon intense et permanente, il travaille à épaissir et étoffer son livre : J’adjouste, mais je ne corrige pas (IIIe Livre, chap. XI, Villey, p. 963). Sur les marges de l’exemplaire de Bordeaux il intervient à des milliers d’endroits — et ces milliers de bribes, c’est en quantité l’équivalent d’un livre.

7.
Le journal, notait Musil, c’est la manière la plus commode et débridée d’écrire [bequemste, zuchtloseste].

8.
Des années, bien des années plus tard, Flaubert retourna à Marseille, et se mit à la recherche de la maison où il avait été avec cette femme. Ne la retrouva pas. Puis, lors de son voyage à Tunis, il repassa par Marseille, repartit à la recherche, et trouva.
La maison était devenue une boutique de jouets. Et au premier étage, l’atelier d’un perruquier : il y monte, se fait raser — et reconnaît le papier peint de la chambre.
Le soir la femme était venu dans sa chambre, et le suça — et s’ensuivit une céleste séance de baise, la première de sa vie.
Ensuite il y eut des larmes. Puis des lettres. Et encore des lettres. Puis plus rien.

9.
Dear lost sharer / of silences, / I would send a letter/ the way the tree sends messages / in leaves, / or the sky in exclamations / of pure cloud — Linda Pastan, Waiting for my life, 1981

10.
Petit clou subsiste persiste résiste sur le mur où avait été accroché un portrait. C’était le tabernacle, le saint des saints de ma maison.
L’héliocentrisme de ma vie.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit



vendredi 18 septembre 2015

et puis non

Jean Dubuffet, portrait, 1947



chapitre XXV

1.
Pendant deux jours je passe mon temps à examiner de la documentation sur les imams salafistes en France : Rachid Abou Houdayfa, imam de la mosquée de Brest ; Nader Abou Anas, conférencier à la mosquée Al Imane du Bourget ; Mehdi Kabir, imam à la mosquée de Villiers-sur-Marne ; Hatim Abou Abdillah, imam à la mosquée de Maisons-Alfort.
Imprécations, imprécations — les oreilles m’en sifflent et mon esprit demande grâce.
Je m’accorde donc un répit et lis une page de Montaigne, livre III, chapitre XI, « Des Boyteux ». Comment penser. Comment exprimer sa pensée. Chez Montaigne c’est l’antidote absolu de la vocifération. Que sais-je ?
(…) tous les abus du monde s’engendrent de ce qu’on nous apprend à craindre de faire profession de notre ignorance.
Nous parlons de toutes choses par precepte et resolution [= dans une forme impérative et dogmatique (Villey)].
On me fait hayr les choses vray-semblables quand on me les plante comme infaillibles.
J’ayme les mots qui amolissent et moderent la temerité de nos propositions : A l’aventure (=peut-être), Aucunement, On dit, Je pense, et semblables.
Et si j’eusse à dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche cette façon de respondre, enquesteuse, non resolutive [= qui s’enquiert, qui ne décide pas (Villey)] : Qu’est-ce à dire ? Je ne l’entends pas, Il pourrait estre, Est-il vray ? qu’ils eussent plustot gardé la forme d’apprentis à soixante ans que de representer les docteurs à dix ans, comme ils font.
L’admiration [= étonnement] est le fondement de toute philosophie, l’inquisition [= l’enquête, la recherche] le progrez, l’ignorance le bout.
(…) ignorance pour laquelle concevoir il n’y a pas moins de science que pour concevoir la science.

2.
Le 12 février 1940, à Berlin, Joseph Goebbels regarde « Blanche-Neige » de Disney, une grandiose création artistique, écrit-il, un conte de fée pour adultes, élaborée jusque dans le moindre détail, et conçu avec un grand amour pour l’humanité et la nature.

3.
Se souvenir soudain d’un lieu, dans une sorte de déchirement, lieu loin d’ici, lieu ailleurs, lieu où on a vécu quelques jours, quelques semaines, lieu qui fait partie de mon histoire, — misérable, pathétique & insignifiante histoire, mais c’est tout ce que j’ai.
Une nostalgie vertigineuse, comme si on était déjà sur l’autre Rive, comme si ce lieu était à jamais hors de portée.

 4.
Le doux Jésus qui avait fait venir à lui les enfants déclara : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les empêchez point, car le Royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent (Luc 18,16) — mais dans l’Apocalypse, très fâché contre la prophétesse Jézabel, il oublia son affection pour les petits, et pour punir sa rivale, il assassina ses enfants : et ses enfants, je vais les frapper de mort : ainsi toutes les Églises sauront que c’est moi qui sonde les reins et les cœurs (Apocalypse 2,23)

5.
Une des paroles les plus terribles du XXe siècle : Wollt ihr den totalen Krieg ? — Goebbels, le 18 février 1943 au Sportpalast de Berlin, et une foule immense qui crie : Jaaaaaa ! Pendant que, une à une, le Bombenkrieg détruit les villes allemandes.

6.
Mon plaisir de voyager, ce n’était pas tellement collectionner des lieux nouveaux mais plutôt retourner où j’avais déjà été. Exaltation presque douloureuse de retrouver des endroits du passé. Sorte de jeu existentiel avec le temps & l’espace : le lieu a continué à exister pendant mon absence — et si j’étais mort entretemps, ce lieu n’en aurait en rien été affecté. Si je reviens, c’est que j’ai continué à exister.
Jeu avec la mort. Je me suis, littéralement joué de la mort.

7.
Lieux du bonheur. Lieux où on a été avec l’aimée. Y retourner sans elle. Parce qu’elle est morte. Ou parce qu’elle est partie sur un autre continent.
Aller s’asseoir sur un banc au bord de la mer où on était assis ensemble. Maudit banc. Maudite mer. Et puis non, c’étaient des moments bénis à jamais, arrête de gémir.
Il y a des lieux aussi où je ne suis jamais retourné.

8.
A la fin de « 37’2 le matin », après trois heures de film, avant-dernière séquence : il regarde des photos, elle et lui, deux polaroïds, ils sourient, maintenant elle est morte. Dernière séquence : il est assis à la table de la cuisine, la nuit ; une chatte blanche s’est installée, immobile, à un coin de la table ; elle dit : t’es en train d’écrire ? — il répond : je réfléchissais… et continue à écrire. Fin du film.

9.
Quand la tristesse risque de t’engloutir d’une façon un peu trop alarmante, tu peux toujours essayer de faire comme le noyé : te laisser aller jusqu’au fond, pour prendre appui, et par effet de ressort remonter à la surface. Et respirer de nouveau.

10.
Sorte d’ankylose du cœur où je me trouve engoncé. Paralysie des sentiments. Je m’immunise, me neutralise : ne plus sentir, puisque sentir ferait mal.
Les souvenirs, naguère si vivaces, se figent, transis, dans la congélation.
Les mots qui tentent encore, en permanence, de surgir, je les réprime sèchement, radicalement.
Je fais silence.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS
inédit



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mardi 15 septembre 2015

par hasard

William Turner, Après le naufrage, 1841


chapitre XXIV

1.
On est musulman parce qu’on naît musulman. C’est le piège dès le ventre de la mère. Qui veut se libérer du piège est voué au feu éternel par Allah, et à la mort par le Prophète.
L’apostat, celui qui quitte l’islam, aura un double châtiment : dans l’au-delà, puni dans l’enfer par Allah, sur terre puni de mort, sur injonction d’Allah et du Prophète.
Le feu éternel, Coran XVI, 106 : ceux qui ouvrent délibérément leur cœur à la mécréance, ceux-là ont sur eux une Colère de Dieu et ils ont un châtiment terrible [qui n’est autre que l’enfer].
La peine de mort, Coran, IV, 89 : à propos des mécréants et des apostats : saisissez-les, et tuez-les où que vous les trouviez.
Les hadiths (‘paroles du Prophète’) confirment ces déclarations : Celui qui change de religion, tuez-le (Boukhari, vol. 9, livre 84, hadith 57).

2.
Le blogueur Niloy Neel, au Bangladesh, milite contre le fondamentalisme, prend la défense des minorités, et s’engage spécialement pour les droits des femmes dans son pays.
Il est assassiné le 7 août 2015.
Quatre hommes font irruption chez lui et le tuent à la machette. Il se trouvait sur une liste de 84 « athées à abattre » publiée par un groupe de croyants musulmans bangladais.

3.
Le blogueur Ananta Bijoy Das, au Bangladesh, publiait des articles sur un site critique vis-à-vis de la religion.
Il est assassiné le 12 mai 2015.
Quatre hommes le poignardent en pleine journée dans une rue très fréquentée, proche de son domicile. On le conduit à l’hôpital, il est mort en route. Les assaillants ont réussi à s’enfuir.

4.
Le blogueur Washiqur Rahman, dans ses publications sur internet critiquait l’intolérance religieuse et les croyances irrationnelles.
Il est assassiné le 30 mars 2015.
Deux hommes armés de couteaux de boucher le poignardent en pleine rue. Ils sont capturés peu après. Un porte-parole de la police rapporte qu’ils ont déclaré avoir visé M. Rahman à cause de ses écrits anti-islamiques.

5.
Avijit Roy, né au Bangladesh, vit aux États-Unis. Il critique l’islamisme radical et plaide pour la laïcité. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont « The Virus  of Faith », « The Philosophy of Disbelief » et « From the Vacuum to the Great World ».
Il est assassiné le 26 février 2015.
Alors qu’il sort du Salon du Livre auquel il était invité, à Dacca, il est attaqué par deux hommes armés d’armes blanches, qui le blessent mortellement. Sa femme, la blogueuse Rafida Ahmed Bonna, est sévèrement blessée.

6.
L’apostasie dans notre Bible, Ancien Testament : la peine de mort par lapidation.
Alors que le monothéisme peinait un peu à prendre racine, Yahvé s’énerva et fit écrire les versets suivants, dans Deutéronome, chapitre 13, versets 6-10 : Si ton frère, fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme qui repose sur ton sein, ou ton ami qui est comme ta propre âme, t'incite en secret, en disant: «Allons, et servons d'autres dieux,» (…) tu ne l'écouteras pas; (…) mais tu le feras mourir; ta main se lèvera la première contre lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple ensuite; tu l'accableras de pierres jusqu'à ce qu'il meure.

7.
Cette injonction de Dieu, dans notre culture, a été pleinement valable pendant de longs siècles. Les assassinats pour délit de pensée ou de croyance ont laissé leur horrible trainée de sang tout au long de notre histoire.

8.
On parle de la rudesse de certains versets coraniques, et on leur oppose la douceur évangélique.
Mais l’Église chrétienne, dans sa dureté et son intransigeance ne se référait pas à un doux Jésus mais à un dur Jésus.
Un Jésus qui promet l’enfer et la mort.
L’enfer — Marc, 16,16 : Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné.
La mort — Luc, 19,27 : Quant à mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence.

9.
Dans le Droit canonique de l’Église catholique la sanction pour l’hérésie comme pour l’apostasie était la peine de mort. C’est l’Église qui prononce la sentence, ensuite le condamné est livré au pouvoir civil, au bras séculier, qui exécute la mise à mort.

10.
Je suis né, par hasard, en terre chrétienne, j’aime profondément Giotto et Jean-Sébastien Bach, comme j’aime profondément Omar Khayyam et Tchouang Tseu. Je les écoute & ils m’entendent.

LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

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lundi 14 septembre 2015

ce n'est pas moi qui le dis

PERSONNE NE ME SOUMET - d'après une photo de Capucine Henry






chapitre XXIII


1.
Cela se passe à Pontoise, au IIIe Salon musulman du Val d’Oise (12-13 septembre 2015), consacré cette année-ci à la femme. Le samedi soir, sur la scène, deux imams, Nadar Abou Anas et Mehdi Kebir, sont en train de débattre la question  comment et dans quelles circonstances le mari peut ou doit battre sa femme — quand soudain deux femmes en djellabas noires font irruption sur la scène, enlèvent leurs djellabas, les jettent à la face des deux hommes et exhibent leurs poitrines et leurs dos où est écrit en grosses lettres noires « Personne ne me soumet », « Personne ne me possède », « Je suis mon propre prophète ». Tumulte dans la salle, les deux imams se retirent dans les coulisses, tandis qu’une quinzaine d’hommes se précipitent pour attraper rudement les deux intruses et les faire descendre de la scène, l’une d’elles se retrouve par terre, piétinée. On entend des cris : « Sales putes, il faut les tuer ».

2.
La police, présente sur les lieux, prend en charge les deux jeunes femmes, autant pour les protéger que pour leur demander des comptes ; elles sont relâchées peu après, libres et indemnes.

3.
L’organisation Femen, dont les deux femmes (l’une est Tunisienne, l’autre Marocaine) font partie, avait, en amont, publié une déclaration contre ce Salon musulman : protestation notamment contre la présence de ces deux imams, Nadar Abou Anas et Mehdi Kebir, qui seraient les prédicateurs vedettes ; tous deux sont bien connus pour leurs déclarations violemment misogynes, un grand nombre de vidéos disponibles sur la Toile en témoignent : c’est l’inexorable volonté du Prophète et d’Allah que la femme, à tout point de vue, soit soumise, obéissante, dominée, assujettie, surveillée, contrôlée, punie, battue.

4.
Ces imams qu’on voit débiter leur prédication avec inébranlable fermeté, et qui parlent à la limite de la vocifération, ne sont pas malveillants ou méchants : ils ne font qu’appliquer l’enseignement du Prophète, leurs exposés sont obsessionnellement scandés par le refrain : Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Allah !, et de citer les versets du Coran.

5.
Battre les femmes ? Il est écrit dans le « Coran », IV, 34 : Les hommes ont la charge des femmes, en vertu des avantages que Dieu a accordés aux uns par rapport aux autres, et à cause des biens qu'ils dépensent [pour elles]. Ainsi, les femmes vertueuses sont obéissantes et préservent dans le secret ce que Dieu veut préserver. Celles dont vous craignez la mauvaise conduite, admonestez-les, reléguez-les dans des couches séparées et frappez-les. Mais si elles vous obéissent, ne leur cherchez plus noise. Dieu, certes, est sublime, infiniment grand. — Parole d’Allah.

6.
Battre les femmes ? Dans les « Hadith » (‘paroles du Prophète’), il est écrit, (Al-Boukhari, Livre VII, vol. 72, Hadith 715, ici en résumé) : - Une femme vint voir Mahomet et le supplia d'ordonner à son mari d'arrêter de la battre. Sa peau était tellement meurtrie sous l'impact des coups qu'elle était décrite comme étant plus verte que le voile vert qu'elle portait. Mahomet ne réprima pas le mari, mais ordonna à la femme de retourner voir son mari et de se soumettre à ses désirs sexuels. — Parole du Prophète.

7.
Wafa Sultan dans son livre « A God who hates » établit la thèse que le problème n’est pas de distinguer un islam dit modéré d’un islam dit intégriste, que le problème n’est pas l’interprétation ou l’explication du texte — le texte parle pour lui-même, et les prédicateurs font parler le texte, ils ne prêchent que ce qui est écrit.

8.
Si l’homme, au lit, a envie, et la femme non, et qu’elle lui dise non, pas ce soir, eh bien qu’elle sache, dit le prédicateur, qu’elle sache que les anges la maudissent toute la nuit — et ce n’est pas ma parole, dit le prédicateur, mais la parole d’Allah (le prédicateur s’appelle Nader Abou Anas, invité d’honneur au Salon musulman du Val d’Oise — la vidéo citée est visible sur youtube).

[remarque : le prédicateur cite le hadith du Prophète selon le recueil « Al-Boukhari », — dans le recueil « Muslim » des hadiths, ce ne sont pas les anges qui maudissent la femme, mais Allah lui-même.]

9.
91% des étudiants d’université en Jordanie approuvent que les femmes soient battues (source : Jordanian Human Rights Center) ; 60% des femmes jordaniennes approuvent que l’épouse qui a laissé brûler le repas soit battue (source : National Family Council, Jordania).

Près de 90% des femmes en Afghanistan souffrent de maltraitance familiale (source : United Nations Development Fund for Women).

Au Pakistan, on avance le chiffre de 4000 femmes brûlées chaque année par le mari ou des membres de la famille – souvent comme punition pour des délits mineurs ou pour une dot jugée trop faible ; entre mars  1994 et mars 2007, dans la seule région de Rawalpindi-Islamabad, dans trois hôpitaux, on a recensé 8000 cas de femmes victimes de brûlures (source : Progressive Women’s Association, PWA, présidée par Shahnaz Bukhari).

10.
Le problème de l’islam est l’islam, dit Wafa Sultan, ex-musulmane. Selon elle c’est une religion à rejeter.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit




samedi 12 septembre 2015

puis ça arrive

Edward Hopper, Sun in an empty room, 1963


chapitre XXII

1.
T’es un galet pourvu de quatre pattes et d’une queue. La queue au repos est navrante. La queue éveillée est dans un épisode de Gilgamesh.

2.
J’ai écrit dans le VIIIe tome du projet « Aphorismes » plus de 700 aphorismes, dont la plupart commencent par parce que. Pour fouetter la pensée.

3.
Dostoïevski écrit sa nouvelle « Douce » sous grande pression, cravaché par la sténographie. Je, Je et Je, précipitamment.

4.
Parce que l’homme seul est un pantin, un crétin à ficelles.
Parce que l’homme délaissé est une blatte shakespearienne.
Parce que l’homme et la femme, ça s’emboîte si simplement, si facilement.
Parce que la femme et l’homme, ça ne se rencontre jamais.

5.
Keiner wird mein Wegrand sein
lass deine Blüten nur verblühen
— Gottfried Benn, Hier ist kein Trost

6.
Il n’a toujours écrit que sous l’injonction du Étonne-moi — ça ne pouvait que foirer.

7.
Jvas mouri Jvas mouri, mais ça n’impressionne personne — puis ça arrive, et ils disent Zut c’est trop con on croyait qu’il blaguait.

8.
J’ai allumé le dictaphone pour n’y mettre finalement que des crachats.

9.
A une table voisine sur la terrasse, Vladimir Vissotski, en personne, puis deux tables plus loin, Alfred Schnittke, en personne, dio mio, ça va musiquer dans la posthumité.

10.
On annonça que les anges buccinateurs viendraient réveiller les morts — comme si les anges avaient du souffle, encore une de ces bourdes.


LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS

inédit



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